L'orphelin
Je grimpai sur la colline pour observer la cérémonie, mais, aveuglé par le
soleil qui allumait mille feux sur le fjord, je ne pus rien voir de la
sépulture. Je fixai donc en plissant les yeux les villageois agglutinés
autour du godi qui officiait la mise en terre d’Ulrika, ma mère adoptive. On
ne m’avait pas autorisé à me joindre à la famille, vu ma qualité d’esclave,
mais on avait promis de déposer mon offrande votive dans le cercueil : un
petit marteau de Thor sculpté dans une défense de morse.
J’avais commencé la fabrication de l’objet dès les premiers jours de la
maladie qui allait emporter dans le monde des dieux celle qui m’avait éduqué
avec bienveillance. Ainsi donc, en cette fin d’été de l’an 1011, Ulrika, la
concubine du chef Rolfus-le-fier, entreprenait son dernier voyage, elle qui,
de son vivant n’avait presque jamais quitté le village de Leirvik. Le cœur
lourd, je soupirai. « Par Thor, rends-toi au festin des dieux sans encombre,
mère, et prends place à leur table pour l’éternité », songeai-je en revoyant
le petit marteau d’ivoire au creux de ma main au moment où je l’avais remis
à Rolfus-le-fier. À dix-sept ans, je n'étais plus un enfant mais pas encore
un homme et je me retrouvais désormais seul parmi les miens.
Soudain, un vent vif se leva, balaya ma tignasse roux foncé et souleva le
pan arrière de ma tunique courte de garçon, me refroidissant les cuisses et
les hanches : ma tenue d’été n’allait bientôt plus convenir et je devrais me
trouver des braies de laine ou des houseaux pour couvrir mes jambes nues.
Spontanément, je resserrai le cordon qui ceinturait ma taille afin
d’empêcher l’air de glacer mon dos et je croisai les bras pour enfermer la
chaleur autour de mon torse. Puis, mon attention se concentra sur le godi
qui se distinguait des autres hommes par sa cape de fourrure pelée. Comme je
m’y attendais, il sacrifia une génisse. Sur son ordre, on traîna la carcasse
de l’animal jusqu’au trou d’enfouissement dans lequel elle fut poussée,
ouvrant momentanément le cercle de l’attroupement qui masquait la tombe à
mon regard. J’entraperçus alors la dépouille de ma mère : on lui avait passé
la robe grenat qu’elle s’était taillée dans une pièce de soie acquise par
Rolfus-le-fier. Sur son ventre reposaient son miroir, ses peignes et ses
amulettes. Ses cheveux torsadés étaient relevés sur le dessus de son crane
et ses chaussures en peau de chèvre foulaient une gerbe d’épeautre,
rappelant la mouture des grains, sa principale occupation dans notre
maisonnée. De mon point d’observation, je ne pus évidemment pas discerner
les offrandes qui accompagneraient Ulrika dans l’au-delà, mais je me
convainquis que mon marteau de Thor en était, enfoui quelque part tout près
de son ample corps.
Le lendemain de l’enterrement, rien ne fut plus pareil dans la longue maison
de Rolfus-le-fier. De presque fils, je rétrogradai au rang de serviteur.
L’épouse du chef devait attendre ce moment depuis longtemps pour rappeler à
tous mon statut d’esclave : elle ne s’était jamais entendu avec Ulrika et
avait toujours critiqué la bonté que celle-ci m’avait témoignée depuis mon
arrivée à Leirvik, il y avait de cela douze ans. J’étais alors un jeune
enfant jeté avec le butin de guerre au fond du knörr de Rolfus-le-fier. De
retour des îles Orkneys, le chef avait permis à son équipage une petite
razzia sur les côtes d’Écosse où il m’avait capturé dans le but de me donner
à Ulrika. Rolfus-le-fier voulait ainsi consoler sa concubine de la perte
d’un garçon de mon âge avec lequel il m’avait trouvé de fortes
ressemblances. J’ai gardé peu de souvenir de ce lointain événement qui avait
transporté mon destin d’Écosse en Norvège, mais quelle bonne fortune m’avait
alors souri ! En vérité je vécus bienheureux auprès de cette grande femme
qui n’enfanta plus et qui me combla de son amour maternel, me considérant
comme son fils et exigeant des membres de la famille qu’ils en fissent
autant. Ainsi, jusqu’au départ d’Ulrika pour le festin des dieux, j’avais
grandi incontestablement chéri sans prendre conscience de mes origines
non-viking, dans l’insouciance propre à l’enfance.
Quand, au moment de s’assembler autour du feu après le repas du soir,
l’épouse me signifia de prendre place derrière ses filles, parmi les
domestiques, je compris que j’avais impunément joui d’un traitement de
faveur sous l’aile d’Ulrika et que son décès sonnait la fin de ma félicité.
En effet, dans les jours suivants, une série de dispositions prises par la
maîtresse de maison confirmèrent mon changement de position : ma paillasse
fut retirée de la chambre et installée à l’extrémité ouest de la longue
maison, dans sa partie non chauffée occupée par les bêtes l’hiver; toutes
les tâches d’entretien du sol, tant intérieures qu’extérieures
habituellement dévolues à un vieux domestique me furent assignées, de même
que l’empierrement de notre portion de la rue communale et le découpage de
la tourbe de chauffage dans la lande; on confisqua aussi mon poinçon et on
m’interdit d’écrire quoique ce soit en runes, activité dans laquelle j’étais
en apprentissage avec le godi chez le graveur et tailleur de pierres; enfin,
je perdis le droit de monter les chevaux de notre écurie sans pour autant
cesser de devoir les soigner.
Si, en son for intérieur, Rolfus-le-fier a désapprouvé la manœuvre de son
épouse, il ne soutint pas ma cause : « Gunni, fais ce qu’elle demande : tu
es à elle maintenant. Je ne veux pas de tracasseries ici », m’enjoignit-il
quand je voulus protester. Bien que cette attitude m’affligea, elle ne me
surprit guère : Rolfus-le-fier était un noble bon viveur que des années
d’expéditions sur le continent avaient ramolli, lui faisant troquer son
étendard de pillard pour celui de commerçant. Malgré ses fonctions de chef
de clan à Leirvik, il passait plus de temps en mer qu’à son foyer. Il
prisait les récits fabuleux et interminables, mais il abhorrait les
discussions domestiques; il investissait une fortune en bijoux et en vins,
mais il se contentait de paille au lieu de bardeaux pour son toit; il
embauchait à gros prix un poète pour l’accompagner dans ses équipées, mais
il rémunérait bien mal ses marins. « Pour tous les hommes, la vie est courte
et accablante, se plaisait-il à dire, et pour ceux qui savent en tirer de
l’agrément, elle s'étend et s'allège. » Aux yeux de Rolfus-le-fier et du
reste de la maisonnée, j’avais été la chose d’une concubine et celle-ci
partie, je n’étais plus rien.
Durant les sept années particulièrement rigoureuses qui suivirent la mort
d’Ulrika, concubine du jarl de Leirvik, le jeune Gunni devint un homme. Ses
nouveaux tourments ajoutés aux lourdes besognes le formèrent à la dure. La
solitude dans laquelle il fut relégué assombrit son caractère et renforça
son cœur; déjà de grande taille, il vit ses épaules et son dos s’élargir
sous l’effet du maniement de la hache et de la houe; ses longs bras se
durcirent comme de la roche et les muscles de ses jambes saillirent,
développés par les travaux des champs. Ses cheveux que l’on coupa très ras,
comme l’exigeait son état d’esclave, dégagèrent son visage bien dessiné au
nez droit, ne camouflant plus son cou épais si séduisant pour les femmes.
Cependant, dès que celles-ci baissaient les yeux, leur admiration se
heurtait à la vêture dépenaillée de Gunni leur rappelant la condition
d’esclave dans laquelle il était retombé.
Dès qu’ils apprirent le changement de rang occupé par le jeune homme dans la
maison du chef, les habitants de Leirvik l’affublèrent d’un sobriquet : il
devint ainsi «Gunni le Gauche» en vertu de son inhabileté à utiliser sa
dextre. Bien que ce nom ne sembla pas affecter le jeune homme, il fit honte
à son ancien maître graveur qui cessa peu à peu de lui adresser la parole,
tout comme le godi, le privant ainsi des derniers liens d'affection avec la
petite communauté norvégienne.
En quelques années seulement, le garçon enjoué et affable que Gunni avait
toujours été s’était changé en un jeune homme sombre et taciturne. Parfois
méprisé, la plupart du temps toléré, Gunni le Gauche demeura dans la maison
de Rolfus-le-fier comme une ombre silencieuse, exécutant les ordres sans
broncher et se contentant du peu qu’on lui cédait. Mais à l’automne 1018,
alors que le jeune homme était dans sa vingt-quatrième année, un événement
vint chasser la grisaille de son quotidien en même temps qu’il remua tout le
village.
L’arrivée inattendue d’un moine à Leirvik secoua de sa tranquillité les
habitants jusqu’alors assez isolés dans leur fjord. Cautionné par le roi
Olaf II, le disciple de Christ avait pour tâche de baptiser les populations
norvégiennes encore païennes et d’ériger de nouvelles églises chrétiennes.
Assis sur le trône depuis un an, Olaf s’était fait un saint devoir de
poursuivre l’œuvre de son bouillant prédécesseur. Ce dernier avait
fâcheusement entrepris la conversion des Norvégiens en utilisant la force
comme méthode de persuasion, contrairement à ce qui se passait ailleurs. En
effet, les pays scandinaves emboîtaient plutôt volontairement le pas au
large mouvement chrétien qui avait déjà conquis toute l’Europe et rares
étaient les clans nordiques réfractaires à adopter la nouvelle religion.
Comme Leirvik avait été identifié par le clergé norvégien comme une «terre
dépourvue d’église qu’aucun homme de Dieu n’avait encore foulée», Frère
Sigfred y fut donc dépêché. Par une journée pluvieuse, il débarqua avec une
escorte de huit hommes d’armes rustres chargés de le protéger au cas où la
mission tournerait mal. Fort d’une somptueuse panoplie d’objets de culte en
or et d’une éloquence impérieuse, le religieux eut la bonne fortune de se
présenter à Leirvik au moment où le chef Rolfus-le-fier était parti en
expédition : conjoncture qui favorisa l’emprise qu’il exerça immédiatement
sur la population. Jamais les habitants du village n’avaient entendu parler
un homme avec autant de prestance et de conviction. Pourtant, le moine ne
payait pas d’apparence avec sa petite taille, sa vilaine tonsure et ses
sandales éculées. En plus, le dieu dont il faisait la promotion n’avait
guère meilleure allure aux yeux des villageois : comment, en effet, le
triste Christ démuni et crucifié parvenait-il à exercer autant d'ascendance
sur les monarques du monde et surtout à supplanter la magnificence de Thor,
le manieur de foudre ou encore celle d’Odin, maître suprême de sagesse et de
connaissances ? Cela demeurait un mystère sur lequel certains paysans
s’interrogèrent plus ou moins ouvertement dès le début de la mission et pour
lequel l’avis de Rolfus-le-fier aurait été bien éclairant. En effet, le chef
de clan, en sa qualité de commerçant, connaissait les langues et les usages
du continent et il avait même reçu la primasignatio, la bénédiction
sauf-conduit qui lui permettait de traiter avec les chrétiens. Or, le chef
était bien le seul habitant de Leirvik à savoir se signer.
Dès les premières harangues du moine, planté au milieu de la plage, Gunni le
Gauche, avec toute l’ardeur de son esprit subjugué, s’absorba dans
l’épineuse comparaison entre le dieu des chrétiens et les idoles vikings. Ce
qui le fascina surtout ne relevait pas tant des croyances elles-mêmes que de
leur impact, c’est-à-dire l’engouement qu’elles semblaient avoir soulevé
unanimement dans le monde : aux dires du religieux, Christ avait
définitivement balayé tous les dieux païens sur son passage. Les contrées
aussi lointaines que l’Espagne, l’Italie ou l’Empire byzantin avaient
toujours fasciné le jeune homme, mais également la proche Irlande d’où
émergeaient la plupart des moines qui parcouraient encore la Norvège à la
recherche de futurs convertis. Gunni le Gauche reconstituait les voyages
fantastiques de ces hommes de Christ, s’imaginait vivre leurs périples et il
s’exaltait. Chaque fois que Frère Sigfred mentionnait l’un des lieux où il
avait prêché, ou encore le nom d’un illustre monarque récemment converti à
l’Église chrétienne, l’attention de Gunni le Gauche décuplait. L’esclave en
vint à déduire que Christ s’était acquis une renommée incomparable à celle
d’aucun dieu viking et que la réponse à ses interrogations résidait dans ce
succès phénoménal. Quand il fut convenu que l’envoyé du clergé et du roi
Olaf II établirait ses quartiers dans la longue maison de Rolfus-le-fier,
Gunni le Gauche sourit d’aise : il allait ainsi pouvoir bénéficier plus
facilement des fabuleuses prédications et rêver tout en poursuivant son
travail.
« Le Très Haut a soumis les armées de la terre entière : grande est son
oeuvre, éternelle est sa puissance » prêchait, de l’aube à la nuit,
l’infatigable moine aux villageois qui entraient très curieux dans la maison
pour l’écouter et qui en ressortaient davantage perplexes que convaincus.
Quant aux hommes d’armes de sa délégation, ils se tenaient cois, mangeant et
buvant dans les foyers qui leur offraient l’hospitalité tandis que deux de
ses gardiens logeaient sous le même toit que lui. Ces derniers, tout en
vivant chez Rolfus-le-fier, reluquaient les filles et les servantes de la
maison sans que les unes ou les autres ne s’en formalisent.
Si, dans l’ensemble, les habitants de Leirvik ne firent pas mauvais accueil
à l’ambassade religieuse, ils lui conservèrent une prudente méfiance.
Celle-ci se transforma en franche hostilité quand, après une semaine de
prônes, le Frère Sigfred, déçu du peu d’enthousiasme démontré par les
villageois, mit plus d’insistance et d’autorité dans son discours. C’est
alors qu’il entreprit de baptiser les membres d’une première famille de
Leirvik en faisant pression pour leur imposer la cérémonie. Cette procédure
hardie souleva la grogne des bondis et il fut décidé de tenir une assemblée
sans attendre le retour de Rolfus-le-fier. La réunion se déroula dans la
maison du frère du chef, Yvar, un forgeron solide au tempérament fougueux.
C’était la fin du jour et les feux de cuisson rougeoyaient encore dans la
pièce humide qui exhalait l’odeur des viandes et des poissons grillés qui
avaient composé le repas de la famille. Yvar et son épouse s’activaient à
dégager le plus de place possible dans l’aire centrale, poussant les coffres
et les métiers à tisser le long des murs en torchis. Ils s’attendaient à ce
que tous les bondis de Leirvik et leurs épouses assistent à la réunion et,
d’ailleurs, ils n’y manquèrent point : au total, dix-sept hommes et onze
femmes se présentèrent ensemble chez eux. Dans un silence tendu, l’assemblée
s’assit à même le sol couvert de nattes en épiant les bruits que les gens
d’armes du Frère Sigfred faisaient au dehors. Ceux-ci s’empressaient autour
de la maison voisine, celle de Rolfus-le-fier où le moine se terrait, prêt à
les faire intervenir si l’issue de la réunion ne leur était pas favorable.
À Leirvik, peu de things s’étaient tenus sous la présidence d’un autre que
le jarl, aussi Yvar prit-il la parole le premier avec un certain embarras.
Au fur et à mesure que chacun se prononça sur le sujet de la convocation, il
gagna en assurance et retrouva son cran habituel. « Mes amis », lança-t-il
quand revint son tour de parler, « je vois se dessiner la seule solution qui
peut apaiser nos inquiétudes : l’expulsion du prêtre et de son escorte. Nous
avons l’avantage du nombre et il n’en tient qu’à nous de les rembarquer sur
leur knörr.
- Tu oublies que ces gens sont délégués par le roi, s’objecta un homme. Qui,
ici, oserait lever son arme contre eux et défier ainsi le souverain de
Norvège ?
- De plus, il paraît que tuer un prêtre chrétien encourt la colère de ses
dieux, ajouta une femme sur un ton sentencieux.
- Pas «ses dieux», précisa une femme nommée Frida. Le nouveau dieu est
unique et c’est une infamie d’en adorer plusieurs à la fois...
- Tu n’as rien compris Frida, et tu es pourtant baptisée, coupa Yvar. Le
papar raconte qu’ils sont trois dans leur idole : le crucifié, c’est le
fils, un autre c’est son père et le troisième, c’est sa mère je pense...
quoiqu’elle serait vierge, ce qui est parfaitement insensé. À mon avis,
cette divinité est trop compliquée pour être admissible. Quant à moi, un ou
trois dieux en colère, c’est pareil : je saurai me défendre si cela advient.
Et puis, qui a dit que nous devions les occire ?
- Crois-tu qu’ils vont se laisser bouter dehors et sans s’opposer, Yvar ? »
dit l’un.
Un silence suivit cette judicieuse réplique, chacun mesurant pour soi
l’ampleur du dilemme. Il y avait bel et bien parmi eux, Frida et son mari,
deux chrétiens frais, et à moins qu’ils ne renoncent à la nouvelle religion,
ils se retrouveraient certainement bien isolés si le Frère Sigfred était
empêché de compléter sa mission à Leirvik. En outre, aller à l’encontre d’un
arrêt royal placerait le village dans une position délicate et le
détacherait du reste du monde déjà si majoritairement chrétien. Au bout d’un
long moment, une voix nasillarde rompit le silence : « J’aime bien la robe
blanche que le papar distribue aux convertis, avança l’épouse de
Rolfus-le-fier. C’est du lin tissé très fin et très souple. On n’en trouve
pas beaucoup dans les comptoirs baltiques.
- Et puis les pièces de joaillerie du papar sont assez remarquables,
renchérit l’armurier. Il m’a montré une croix qu’il destine à la future
église : je n’ai jamais rien vu d’aussi admirable et de si bien ciselé... Ce
n’est pas de l’ambre qui est serti dans les transepts, mais de l’opale. Pour
un village comme le nôtre, un joyau de cette valeur n’est pas ornement à
dédaigner.
- Quelle église ? releva quelqu’un.
- Celle que les gardes du papar veulent ériger sur la pierre sacrée d’Odin,
répondit un autre.
- Pourquoi SUR la pierre sacrée ? Qu’est-ce qu’ils ont l’intention de faire
avec le site de cérémonie de notre godi ? s’inquiéta Yvar.
- Le détruire », répondit Frida, si bas que tous doutèrent d’avoir bien
entendu.
Le rapt se passa au milieu de la nuit. Je fus tiré du sommeil par l’entrée
impromptue d’Yvar et de ses trois fils par la porte du bétail près de
laquelle j’étendais ma paillasse. « Où dorment le papar et ses gardes ?
Parle ! » me souffla Yvar au visage. J’eus à peine le temps de retirer la
couverture qui m’enveloppait qu’ils m’empoignèrent pour me mettre debout. Je
croisai alors le regard farouche du forgeron éclairé par la torche qu’il
tenait à la main et je recouvrai aussitôt mes esprits. « Frère Sigfred est
dans la chambre haute, dis-je, tandis que ses hommes sont quelque part avec
l’une ou l’autre des femmes : ils ne prennent jamais la même et en changent
chaque nuit...
- Suffit ! Je ne t’ai pas demandé avec qui couchent les malfrats,
m’interrompit Yvar. Trouve-les-moi céans ! (s’adressant à ses fils) Allez
avec lui... et en silence : inutile d’alerter votre tante dès maintenant. »
La chance me sourit, car nous trouvâmes les deux gardes dans le même lit
avec l’aînée de Rolfus-le-fier. Promptement tirés des draps, désarmés et à
demi-nus, ils n’offrirent aucune résistance et se laissèrent entraver les
poignets sans piper mot. L’un d’eux, appelé Holger-cotte-rouge, me jeta un
regard mauvais en passant devant moi mais je n’en avais cure : l’arrestation
du frère Sigfred par Yvar me préoccupait bien davantage. D’ailleurs, aux
exhortations que j’entendis du côté de sa couche, je devinai que le moine
devait offrir une plus grande résistance que ses gardes ne l’avaient fait.
Yvar réapparut néanmoins avec celui-ci ligoté jusqu’aux cuisses.
Avant même que les membres de la maisonnée ne fussent levés et en mesure de
contester l’opération, les ravisseurs et leurs captifs avaient décampé.
Interdit, je me faufilai par la porte à leur suite et je les talonnai à
courte distance. Ils prirent le chemin du quai où ils furent bientôt
rejoints par les bondis et leurs gens qui s’y amenaient avec moult cris.
Chaque groupe entraînait dans sa cohue un des six autres membres de
l’ambassade chrétienne. Aux ordres lancés par la voix tonitruante d’Yvar, je
compris qu’on allait faire monter de force le moine et ses hommes sur un
knörr et je me pressai aux premiers rangs de la bousculade afin d’assister à
cet outrage.
Contre toute attente, frère Sigfred ne s’opposa pas à l’embarquement, non
plus qu’aucun des gardes de son escorte. Ils grimpèrent aussi dignement que
leur permettaient leurs entraves, en récitant des prières. Hormis la demande
du moine pour la récupération des ses effets, ils ne réclamèrent rien pour
la traversée. Bien que les bagages de frère Sigfred représentaient un
véritable trésor pour le village, Yvar consentit à les lui rendre et,
s’avisant de ma présence dans la foule, il m’envoya les quérir. Il ordonna
également qu’on approvisionne sommairement le navire en vivres et en
équipement.
Tout en courant sur les planches disjointes du quai, mon cœur battait la
chamade. L’idée d’être obligé de toucher aux objets sacrés du moine pour les
rassembler me rendait anxieux : je ne les avais encore jamais approchés et
transgresser un interdit en les manipulant m’indisposait vraiment. Je
réussis pourtant à m’acquitter de ma tâche avec célérité et je fus de retour
sur le quai en transportant le précieux coffre de frère Sigfred sur mon dos.
« Charge ça dans le fond, Gunni le Gauche, me signifia Yvar dès mon arrivée.
Et reste-s-y pour réceptionner les provisions et l’équipement de
traversée. » Avec mon fardeau, je me hissai sur le knörr, un navire
léger possédant six paires de rames. Le moine et ses hommes, toujours
ficelés, s’étaient regroupés à la proue et continuèrent leurs prières sans
m’accorder d’attention. Quelques armes, des boucliers et des vivres furent
rapidement transbordés, ballots et tonneaux que je rangeai aussitôt entre
les traverses de la coque. Puis Svein, l’aîné d’Yvar et trois jeunes hommes
montèrent à bord. On attacha à la poupe un esquif destiné à les ramener à
Leirvik quand le knörr aurait atteint la haute mer. Semblant m’avoir oublié,
Yvar ordonna de larguer les amarres et le navire s’ébranla doucement sous le
dôme céleste piqueté d’étoiles.
Médusé, je vis les points lumineux formés par les torches sur le quai
décliner les uns après les autres, à mesure que les courants du fjord
portaient le knörr vers le large. Une heure à peine s’était écoulée depuis
mon réveil brutal chez Rolfus-le-fier que la délégation religieuse du roi
Olaf quittait Leirvik, captive avec cinq hommes d’équipage, dont j’étais par
le plus grand des hasards, moi qui n’avais jamais navigué. Je me souviens
d’avoir éprouvé un étrange sentiment de bonheur en doublant le premier cap
du fjord qui se dessinait au clair de lune. Dans le noir d’encre où le
navire était plongé, sans torche ou lampe pour l’éclairer, je m’activai à
ramer avec les gars du village et ils ne virent certainement pas le sourire
incongru sur mes lèvres. Certes, mon allégresse devait contraster avec la
mine austère qu’affichaient Svein, ses hommes et ses neuf prisonniers
chrétiens, tous contraints de prendre la mer ensemble.
Au petit matin, la délégation du moine cessa enfin de prier. Un vent
constant soufflait d’est en ouest et le knörr avait atteint la mer. Je levai
la tête et contemplai les flots ronds et gris avec une émotion
poignante. Voilà que j’étais parti de Leirvik et je réalisais soudain que je
n’avais nulle envie d’y revenir : « Ô, très sage Odin, pensai-je, laisse-moi
accroché à cette rame; que Svein m’oublie comme son père l’a fait hier; je
veux moi aussi prendre la route des cygnes et visiter le monde chrétien ».
La voix de Svein eut tôt fait d’interrompre ma rêvasserie : « Compagnons,
fit-il, nous sommes assez loin maintenant : le vent tient bien et l’allure
des nuages me dit qu’il soufflera encore une bonne journée. Il est temps de
retourner à Leirvik ! » Ses trois hommes quittèrent aussitôt leur place, se
précipitèrent à la poupe et ramenèrent l’esquif contre la coque du knörr
pour s’y glisser. Quant à Svein, il s’attela au démontage du gouvernail à
tribord tout en m’ordonnant de retirer les rames des trous de nage et de les
jeter par-dessus bord. C’est alors que je compris son plan : abandonner le
knörr aux vents. Je ne fus pas le seul à saisir cela, car
Holger-cotte-rouge, sans soute le capitaine de l’expédition du frère
Sigfred, protesta immédiatement : « Messire Svein, je vous en prie,
laissez-nous les rames ! Déjà, sans l’usage du gouvernail, nous ne pourrons
pas regagner la côte de si tôt, ce qui est votre but, mais si nous n’avons
plus de rames, nous risquons d’être coincés en mer une éternité.
Qu’allons-nous faire ?
- Eh bien, vous prierez et votre sauveur vous sauvera, n’est-ce pas le
papar ? répondit narquoisement Svein. Comme votre dieu est tout puissant,
nul doute qu’il empêchera que vous périssiez bêtement et il vous ramènera
tout ronds au roi Olaf.
- Je ne toucherai pas aux rames, échappai-je, le cœur battant.
- Toi, l’esclave, tu vas m’obéir ou je te trucide céans ! s’étrangla Svein.
- Je n’enlèverai pas les rames, répétai-je sur un ton durci. Ni moi ni un
autre. Il n’est pas digne d’un Viking de priver un knörr de ses rames et tu
devras répondre de ton acte auprès d’Odin si tu le fais. »
En parlant, je notai que deux gars de Leirvik avaient déjà sauté à
l’intérieur de l’esquif, ce qui ne laissait qu’un seul homme à bord pour
mettre la menace de Svein à exécution. Sans lui laisser le temps de réagir,
je me ruai sur le plus proche prisonnier et tranchai les liens de ses
poignets avec mon couteau court. Il bondit sur le stock d’armes et en prit
une pour lui et une autre qu’il me lança.
Momentanément, nous devenions à forces égales : moi et le chrétien contre
Svein et son compagnon. Je tremblais dans l’attente de la riposte qui,
bizarrement tardait à venir. Sur le qui-vive, le gars de Leirvik dégaina son
épée et du coin de l’œil, il quêta l’ordre de Svein de donner l’assaut.
Nullement nerveux, celui-ci grimaça un sourire dédaigneux à mon intention,
puis projeta à la mer le gouvernail qu’il avait réussi à décrocher
entre-temps. « Gunni le Gauche, siffla Svein entre ses dents, tu es un
scélérat et ta trahison sera connue sur tous les rivages de Norvège. Tu
aimes les rames du papar, alors tu vas rester à son bord. Jamais tu ne
pourras revenir à Leirvik et mon oncle Rolfus-le-fier te traquera pour le
reste de ta vie, où que tu sois. Quand il t’aura rattrapé, il te fera rôtir
comme un cuissot de renne et tu regretteras amèrement de t’être affranchi
sans sa permission. »
J’avoue que la perspective d’être brûlé vif m’inquiéta sur le coup; en
contre partie, celle d’être banni de Leirvik m’enchanta. Je ne pus retenir
un petit salut de la tête en direction de Svein qui déjà enjambait le bord
du knörr pour rejoindre ses hommes dans l’esquif. Aussitôt, le prisonnier
que j’avais libéré s’activa à délivrer ses compagnons tandis que je
m’avançai à la poupe pour voir s’éloigner le neveu du chef de Leirvik. En
moins de temps qu’il n’en faut pour lier une botte de foin, notre équipage
se distancia du sien et je me retrouvai tout à coup seul parmi neuf
chrétiens, au large des côtes de Norvège, sur un bateau sans gouvernail, en
homme potentiellement libre.
La petite communauté cistercienne de St-Fergus-le-Picte comptait une
demi-douzaine de frères dirigés par un moine âgé qui, en ce 28 novembre de
l’an de grâces 1018, agonisait. Réunis dans la petite chapelle et
insensibles au froid pénétrant des lieux, les religieux priaient sans
interruption depuis matines pour l’âme de leur chapelain. Au dehors, la
tempête se levait dans l’estuaire peu peuplé de Dornoch et le vent secouait
énergiquement les volets du prieuré centenaire qui occupait une pointe
escarpée s’avançant sur la mer du Nord.
La côte est d’Écosse était semée de ces promontoires rocheux propices à
l’installation d’édifices en pierres dont les assises s’accommodaient mal
des sols marécageux comme en était abondamment couvert l’arrière-pays.
Isolés et pratiquement inaccessibles par terre ou par mer, ces sites étaient
les premiers choisis pour l’érection de places fortes ou de monastères que
l’on voulait avant tout faciles à protéger. À ce chapitre, le prieuré de
St-Fergus-le-Picte jouissait d’un emplacement idéal. Pour l’atteindre par
route, les cavaliers devaient chevaucher durant plusieurs miles au milieu de
marais nauséabonds et de tourbières spongieuses dans lesquelles les montures
s’enfonçaient continuellement; et par bateau, il fallait manœuvrer avec
prudence entre les récifs et profiter de l’étal d’une marée bien haute pour
s’approcher. En pleine bourrasque, les chances d’accoster sans heurts
s’amenuisaient grandement et, pour un navire dépourvu de gouvernail, cela
devenait tout à fait impossible. C’est donc ce qui arriva au knörr du frère
Sigfred pourtant placé sous la protection du Christ depuis son départ de
Leirvik. Après quarante heures de navigation sur une mer houleuse où les
vents soufflèrent obstinément d’est en ouest, il s’abîma à plusieurs
yards du littoral, presque sous les fenêtres du prieuré de
St-Fergus-le-Picte alors plongé dans l’oraison aux mourants. Il ne fut pas
totalement emporté corps et biens dans le bouillonnement de la mer démontée,
car la moitié de l’équipage survécut.
Les rescapés furent découverts par Moïrane, la fille d’un chef dont les
terres occupaient toute vallée de Dornoch. Leur place forte était sise à un
demi-mile du prieuré, par un chemin étroit et rocailleux. Alors que la jeune
femme s’y rendait en tenant son panier de provisions bien serré contre sa
hanche, elle aperçut entre les galets deux premiers corps étendus face
contre terre. La pluie ruisselait sur leur visage bleui et elle présuma
qu’ils étaient noyés. Puis, s’avançant prudemment, elle vit trois hommes à
demi immergés, tirant à l’unisson sur une large corde à laquelle un navire
était attaché. L’apparition de la figure de proue, énorme gueule ouverte
surmontée de yeux exorbités, jeta Moïrane contre la paroi d’un rocher, plus
ahurie qu’effrayée. Elle déposa le panier à ses pieds, serra plus
étroitement la cape qui la protégeait et risqua un second coup d’œil. Cette
fois elle n’eut plus de doute, les naufragés étaient des Vikings. La tête de
dragon de leur bateau, leur vêture colorée, leurs casques et leurs ceintures
ainsi que leur langage guttural, tout dénotait leur origine. « A furore
Normanorum libera nos, Domine ! (De la fureur des Vikings délivrez-nous,
Seigneur !) » murmura-t-elle en se signant. Cette supplique avec laquelle
tous les prêtres clôturaient leurs offices, Moïrane l’avait maintes fois
entendue et apprise par cœur. Elle évoquait immanquablement les calamités
dont les récits des voyageurs étaient farcis : le massacre de paysans, le
rapt de femmes et d’enfants, le pillage et l’incendie d’églises et
semblables atrocités perpétrées par ces païens habitant de l’autre côté de
la mer. La jeune femme frémit, reprit son panier et se hâta sur le sentier
qui montait au prieuré pour y donner l’alerte.
Malheureusement, là-haut, personne ne vint répondre. Après plusieurs
tentatives infructueuses, Moïrane dut se résoudre à cesser de frapper au
judas. Indécise, elle laissa son panier sur le portique et décida de
regagner la vallée par un détour qui lui évitait de repasser le long de la
grève. Depuis que son père avait convenu qu’elle s’acquitterait de la
livraison hebdomadaire d’aliments au prieuré, jamais la jeune femme ne
s’était butée à une porte fermée. Elle se présentait invariablement tous les
dimanches avec les denrées et n’avait même pas à frapper pour qu’on lui
ouvrit puisque son arrivée était attendue et signalée depuis la fenêtre du
chapelain.
Moïrane leva les yeux pour examiner les épais murs sombres de l’édifice
comme s’ils allaient révéler la raison de ce silence, puis elle les baissa
sur le sentier boueux qui aspirait ses chaussures à chaque pas. Soudain,
elle se figea et une peur atroce lui noua les entrailles : un des Vikings se
tenait immobile à quelques pas devant elle. L’eau sortait copieusement de
ses habits en lambeaux et son visage ruisselait de même façon. Son crane
était curieusement hérissé de gouttelettes accrochées à sa chevelure rase et
clairsemée et il l’examinait avec un regard gris-fer peu engageant.
Désespérée, Moïrane se signa en jetant les yeux de part et d’autre à la
recherche d’un refuge, mais, mis à part le prieuré résolument fermé, il n’y
en avait pas. S’armant de courage, elle dévisagea l’homme et fut surprise de
le voir se signer en inclinant légèrement la tête, comme pour la saluer.
« Gunni », fit-il d’une voix rauque en posant le plat de sa main sur son
torse. Tout à fait désemparée, Moïrane n’osa faire un mouvement et regarda
l’étranger fixement. « Gunni », répéta-t-il avec le même geste suivi d’un
nouveau signe de croix avec sa sénestre. Cette fois la jeune femme réagit en
songeant qu’un homme qui se signe ne peut être un mécréant et que l’attaque
ne devait pas faire partie de son plan puisqu’il n’était pas armé. Elle
inspira un bon coup : « Moïrane... tout comme le nom de la Vierge Marie. Je
suis la fille de Moddan... le chef », répondit-elle. À l’expression
d’hébétude qu’elle lut dans le regard de l’homme, elle en déduisit qu’il ne
parlait pas sa langue. Aussi se contenta-t-elle de répéter son nom plusieurs
fois en appuyant un index nerveux sur sa poitrine. Le Viking tendit alors la
main, paume vers le ciel en prononçant «Moï-riane» suivi d’un mot en norrois
que la jeune femme prit pour une salutation. « Bonjour messire Gunni »,
dit-elle en observant l’eau qui s’était déjà accumulée au creux de la large
main calleuse aux doigts étonnamment fins de l’homme.
Après le long moment silencieux qui suivit les présentations où chacun
rabaissa sa main avec prudence, Moïrane décida qu’aucune alerte n’était
nécessaire. L’attitude quasi courtoise du Viking démontrait ses intentions
pacifiques et une seule chose semblait le préoccuper, soit ses compagnons
restés sur la plage. D’un commun accord muet, les jeunes gens redescendirent
ensemble sur le site du naufrage. Moïrane constata que les deux hommes
qu’elle avait cru noyés étaient vifs et que les deux autres, passablement
amochés, tentaient de les redresser. Tout en se défaisant de la pierre à feu
attachée à sa ceinture, elle fit comprendre au Viking que lui et ses
compagnons devaient se réchauffer dans l’attente de secours; qu’elle partait
chercher l’aide et qu’elle reviendrait avant la nuit. Puis, elle tendit
l’objet à l’homme et quitta les lieux à la hâte dans l’espoir qu’il ne
cherche pas à la retenir ou à la pourchasser. Ce dont Gunni s’abstint malgré
l’envie qui le tenaillait de la suivre.
Je trouvai que l’empressement de la dénommée Moï-riane à s’esquiver
ressemblait fort à une fuite et quand je la vis glisser sur une pierre
vermoulue, je fus tenté de la rattraper, mais déjà, elle reprenait sa course
sans un regard derrière elle. « Elle va revenir », finis-je par me
convaincre. Ensuite, en m’activant à préparer un feu de bois flotté, je
n’eus de cesse de me rappeler les mots que la jeune femme avait prononcés,
des mots qui m’intriguaient parce qu’ils ne m’étaient pas totalement
étrangers comme «faites du feu», «ramener un char à bœufs», «les
hommes de mon père», «soigner les blessures», «revenir»... Si sa langue
m’était familière, c’est que je l’avais apprise et cela ne pouvait avoir été
que dans ma très jeune enfance. Cette découverte me confirma que le knörr
avait bel et bien traversé la mer et dérivé jusque sur les côtes d’Écosse,
mon supposé pays d’origine. À cette singulière constatation, mon cœur
se serra.
Avec ce que je trouvai de combustible sec, je réussis à allumer un brasier à
l’abri d’un surplomb rocheux où Hakon, Ingolf et Osmond se glissèrent, puis,
je passai l’heure qui suivit avec Holger-cotte-rouge à évaluer les dommages
à l’épave coincée entre les rochers. Le mât était fendu en deux endroits, la
coque avait été largement éventrée à bâbord, mais la quille de chêne était
miraculeusement intacte. Comme tout capitaine norvégien, Holger-cotte-rouge
s’y connaissait en construction navale et il finit par déclarer le knörr
réparable. Comme j’étais le plus valide des deux, je retournai dans l’eau
glaciale pour tenter de récupérer ce qui pouvait encore l’être de notre
équipement et des vivres attachés aux traverses. J’aurais aimé retrouver le
coffre de Frère Sigfred et quelques épées mais tout cela avait dû sombrer au
moment de l’impact contre les récifs. Je réussis cependant à dégager un
tonnelet d’eau, deux boîtes de poissons séchés, un chaudron, des cordages,
deux haches et six boucliers : bien maigres réserves pour cinq hommes égarés
en plein mois de novembre après cinq jours et cinq nuits de dérive.
Holger-cotte-rouge m’aida à traîner le matériel jusqu’au foyer et garda une
des deux haches en mains. « Tu n’aurais pas dû laisser partir la fille,
Gunni le Gauche. Toute jolie et amène qu’elle était, elle va nous abandonner
ici, crois-moi », me reprocha Holger-cotte-rouge. Puis montrant du menton le
clocher noir, il ajouta : « Quand on se sera remis et séchés, Hakon, toi et
moi, on montera pour forcer la place.
- Ce n’est pas très chrétien, fis-je.
- Disons que nous forcerons si on ne nous ouvre pas. Frère Sigfred nous
aurait fait admettre facilement dans ce prieuré, mais sans lui, notre allure
et le nom Viking pratiquement gravé sur notre front ne nous attireront
certes pas la charité. »
Je détournai les yeux en pinçant les lèvres. L’attitude belliqueuse de
Holger-cotte-rouge m’inquiétait. Tout au long de la traversée il m’avait
accablé d'insultes parce qu’il prétendait que j’avais ouvert la porte de la
longue maison à Yvar et à ses fils afin de les donner, lui, son compagnon et
frère Sigfred. Ce dernier avait eu beau parler en ma faveur sur le knörr et
défendre qu’on m’injurie, Holger-cotte-rouge m’était resté hostile. À son
analyse des dégâts subits par le navire, il était clair qu’il voulait
rentrer en Norvège le plus rapidement possible, et son comportement
téméraire prouvait qu’il envisageait de le faire sans le concours des
habitants locaux. De plus, je craignais avec raison le sort qu’il me
réserverait, le moment venu. Cependant, en connaissant quelques mots de la
langue utilisée ici, j’avais un avantage sur lui, car je doutais qu’il
courre le risque de se mettre délibérément à dos la population qui vivait
dans cette contrée pour arriver à ses fins. Si je jouais bien mes cartes,
tôt ou tard, Holger-cotte-rouge aurait besoin de moi comme truchement.
J’espérai alors pouvoir émettre des conditions à ma coopération dont la
principale : celle de me reconduire dans un port du continent, car plus que
jamais, je voulais voyager et ce faisant, repousser la sinistre perspective
d’être repris et châtié par Rolfus-le-fier. Une chose était certaine : non
seulement je ne participerais pas à l’assaut du prieuré, mais j’étais bien
déterminé à l’empêcher. Quant à la dénommée Moï-riane, je voulais bien lui
faire confiance jusqu’à la nuit. Au-delà de celle-ci... je ne savais quelle
position j’adopterais.
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