Je levai les yeux de ma broderie et vis que ma mère s’était assoupie dans son
fauteuil. Sa coiffe avait glissé et l’un des pans frôlait sa bouche, frémissant
à chacune de ses expirations. On aurait dit un pavillon en déroute qui battait
au vent. Je trouvai cela amusant et ne pus m’empêcher de sourire. Nous étions
seules dans la chambre, fort heureusement. On n’aurait pas permis que je rie
d’elle. Je reposai mon ouvrage et me levai. Il faisait sombre et, comme je
m’apprêtais à allumer la lampe de suif sur la table, j’entendis des bruits dans
la cour. Un équipage entrait. Je me précipitai à la fenêtre, trop tard pour
apercevoir les arrivants, car ils avaient déjà contourné la tour. J’entendis le
bruit des sabots décliner en direction des écuries. Était-ce mon père qui
revenait d’expédition ? Je l’espérais tant. La vie était si morne en hiver quand
il n’était pas à Morar. Nous étions le 22 février et cela faisait quinze jours
qu’il était parti avec le chef MacNèil. À ma connaissance, mère n’avait reçu
aucune nouvelle de lui, ce qui n’était guère étonnant : mon père mettait un
point d’honneur à mêler le moins possible sa vie familiale à ses affaires. Je
crois que cela tenait à un événement datant de bien avant ma naissance, alors
que mon père n’était pas au service du clan MacNèil et que mes parents ne se
connaissaient pas encore.
Le chat sauta sur le rebord de la fenêtre, en toucha le verre du bout de son
museau noir, imprimant aussitôt une petite marque de buée dans le givre, puis il
vint me quêter une caresse. Je le pris dans mes bras en lui grattant les
oreilles d’une main et le remis au sol, dans la jonchée humide et odorante. À
cause de la vilaine habitude qu’il avait prise de jouer avec les lacets de ma
robe, on m’interdisait de le garder sur moi. Je trichais souvent : rien ne
m’attirait plus que son poil chaud et doux. Je ne détestais pas non plus le
piquant de ses petits crocs sur le bout de mes doigts quand il me mordillait.
Je revins à la table et m’emparai du fusil aux extrémités recourbées et du silex
que je battis tout près de la mèche de la lampe. De jolies étincelles jaillirent
aussitôt et mirent le feu dans le réceptacle de verre. Je refermai la porte de
la lampe le plus délicatement possible, mais le bruit de la clenche réveilla ma
mère.
« Que fais-tu là, ma fille ? me dit-elle en se redressant. Il est trop tôt
pour allumer. Combien de fois devra-t-on te dire d’épargner les mèches ? »
Elle réajustait maintenant sa coiffe et son surcot, maugréant sur le même sujet
:
« Éteins cette lampe. Nous y voyons très bien ici. Attendons-nous
quelqu’un ? Non. Personne ne s’est annoncé et, si ton oncle ne mange pas avec
nous, nous serons encore seules pour souper. Tu sais bien, Sorcha, que nous
devons donner l’exemple de l’économie domestique à la maisonnée. Sinon, qui le
ferait ? Il te faut vite apprendre cela. Si tu n’as pas le souci de ces choses,
tu ne pourras pas faire un bon mariage. Ne fais pas la sourde oreille. Je te
vois et je sais ce que tu penses sur le sujet. Sache que la princesse Marguerite
avait treize ans quand elle a épousé le dauphin Louis, l’an dernier. Alors, à
dix ans, tu n’es pas trop jeune pour te préparer à ta destinée. Ne l’oublie pas,
Sorcha, tu es fille de noble. »
Contrariée, je détournai mon regard et m’abstins d’apprendre à ma mère qu’un
équipage venait d’arriver. Je ne prêtai qu’une oreille distraite à la
sempiternelle question des mariages dont elle raffolait. Il me semblait que
notre condition n’était pas celle de la famille MacNèil, qui, elle, à n’en pas
douter, faisait partie de la noblesse. Les prétentions de ma mère quant à nos
titres au sein du clan m’irritaient. Je n’eus pas le temps d’éteindre la lampe,
car la porte de la chambre s’ouvrit à la volée et mon oncle Innes fit irruption
dans la pièce, l’air atterré. Je suspendis mon geste et jetai un coup d’œil
derrière lui. Deux gardes de l’escorte de mon père et une servante se pressaient
à l’entrée, avides de nouvelles. Mais de lieutenant Lennox, point. J’eus soudain
le pressentiment qu’il était arrivé quelque chose à mon père.
« Le roi est mort ! annonça mon oncle de but en blanc tout en cherchant
des yeux un siège. Avant-hier, à Perth, dans le couvent des frères noirs. Il a
été transpercé de vingt coups de dague. Une abomination ! Un assassinat !
– Dieu du ciel ! » s’exclama ma mère, croisant les mains sur sa poitrine.
Mon oncle s’était effondré sur un banc et ma mère s’était levée en même temps,
fort ébranlée. Je les regardais l’un et l’autre, me demandant ce qui leur
causait une si grande émotion. Je ne connaissais pas grand-chose du roi
d’Écosse. Je savais seulement qu’il était impopulaire auprès des seigneurs des
Highlands qui se moquaient de ses goûts pour le luxe et se plaignaient de ses
impôts élevés. J’avais une idée extrêmement vague de ce qu’étaient le luxe ou un
impôt, par contre, vingt coups de dague, ça, j’arrivais assez bien à l’imaginer.
Dans tous les récits de chevalerie, on transperçait toujours l’ennemi de ce
chiffre magique. Cela m’apparaissait donc dans l’ordre des choses pour le roi
des Écossais.
« Innes, d’où tenez-vous cela ? dit ma mère avec difficulté.
– De votre mari, ma sœur. Il arrive à l’instant de Mallaig. Vous voyez, Graham
est finalement passé aux actes… le scélérat ! »
Me jetant un coup d’œil contrarié, il s’adressa à moi : « Sorcha, ma
chérie, tu devrais descendre dans la salle et attendre ton père. Va, va.
Laisse-nous… »
Je ne me le fis pas dire deux fois et quittai la chambre à toute vitesse.
Trouver mon père : voilà en effet ce que je devais faire. Lui me dirait ce qu’il
fallait penser de tout cela. J’avais encore au cœur un malaise que seule sa vue
dissiperait. L’assassinat du roi m’importait cent fois moins que le retour sain
et sauf de mon père au domaine.
Je dévalai l’escalier qui menait à la salle où je repérai mon père du premier
coup d’œil : il me faisait dos, penché devant l’âtre, les mains tendues
au-dessus des flammes. Il avait déposé ses gants sur la première pierre, pour
les faire sécher. Ses longues heuses de bœuf, raidies de gel, retroussaient aux
orteils. Avec les éperons qui pendaient derrière, je trouvais que ses pieds
ressemblaient à des serres. Je m’approchai doucement en fixant son visage.
J’avais appris à ne pas le distraire de ses méditations et à l’aborder
discrètement. On le disait vieux. Moi, je ne pensais pas que cinquante-deux ans
fût vieux. J’avais toujours vu le lieutenant Lennox les cheveux gris, la
moustache aussi, le dos légèrement voûté et la démarche pesante. Je croyais que
c’était là les attributs normaux d’un laird, propriétaire d’un domaine de
plusieurs hectares et d’un troupeau de cent têtes de bœufs.
S’avisant de ma présence, il tourna lentement la tête de mon côté, me fit un
sourire que démentait son front soucieux, puis reporta son regard sur les
flammes en marmonnant une salutation. Je m’approchai, le saluai à mon tour et
m’accroupis à ses pieds.
« Bonsoir père, commençai-je tranquillement. Dites-moi, aurons-nous un
autre roi ? Oncle Innes dit que le roi est mort. Lui et mère en sont très
malheureux. Êtes-vous malheureux aussi ? – Je ne suis pas malheureux, Sorcha,
bien que ce soit triste ce qui est arrivé », me répondit-il.
Il se pencha au-dessus de moi, tendit les bras et me souleva de terre. Je
m’agrippai immédiatement à son cou, le cœur ravi. Ma mère n’aimait pas qu’il me
prenne ainsi et le lui reprochait chaque fois, prétextant que je n’étais plus un
enfançon. Il prit place dans son fauteuil et m’installa sur ses genoux en
poursuivant ses commentaires sur l’événement.
« Oncle Innes et ta mère sont bouleversés parce qu’ils ont peur de ce qui
va arriver maintenant. Vois-tu, Sorcha, d’après ce que l’on sait, celui qui
aurait assassiné le roi avait des complices dans les Highlands. Les
répercussions du meurtre pourraient être désastreuses pour un des clans, dont
celui de ta mère.
– Mais pas pour le clan MacNèil, père, n’est-ce pas ? »
Je savais que nous faisions partie du clan MacNèil de Mallaig et que son chef,
le seigneur Iain, effectuait plusieurs missions pour le compte du roi dans les
Highlands. On disait aussi que dame Gunelle, son épouse, entretenait depuis
plusieurs années une correspondance assidue avec la reine. Grâce aux relations
de mon père, laird et premier conseiller des MacNèil, notre famille ne devait
pas être exposée aux représailles que l’assassinat du roi soulèverait parmi les
clans des Highlands. Du moins, c’est ce que je croyais.
Mon père plissa les yeux et se mordit les lèvres. Sa réponse tardait à venir et
je commençai à m’en inquiéter. Alors que je me concentrais sur sa bouche et
serrais les revers de son pourpoint humide, impatiente qu’il reprenne la parole,
il émit une explication que je ne compris pas sur le coup.
« Pas pour le clan MacNèil. Tu le sais, Sorcha, les MacNèil sont parmi les
plus fidèles sujets du roi dans les Highlands. Le seigneur Iain va probablement
participer aux recherches pour retrouver les coupables s’ils viennent à se
réfugier chez des Highlanders. Dans les prochaines semaines, il sera très
important pour tout le clan que rien ne puisse semer le doute sur son allégeance
et le placer du côté des ennemis de la Couronne.
– Je vois, père », murmurai-je.
En réalité, à ce moment précis, je n’avais aucune idée de la menace qui planait
sur le clan MacNèil, ni de cet incompréhensible tourment qui assaillait mon
père, ma mère et mon oncle. Je quittai donc les genoux de mon père et gagnai les
cuisines, attirée par la bonne odeur de galettes au miel qu’on y cuisait et
décidée à oublier la question de la mort du roi, qui me dépassait complètement.
Ce n’est que le surlendemain que je saisis ce que mon père avait voulu me dire
ce soir-là. Ce 24 février 1437, je me levai à l’aube, comme à tous les jours, et
me rendis aux matines dans le bourg en compagnie de ma mère, de mon oncle Innes,
de notre servante Finella et de l’écuyer qui menait notre voiture. Il faisait un
froid à pierre fendre et je pestais contre ma cape qui était trop mince et trop
courte pour me garder au chaud. Pourquoi n’avais-je pas comme damoiselle Ceit,
la fille du seigneur MacNèil, un grand manteau doublé de vair ? Pourquoi
n’avais-je pas non plus de souliers fourrés ? N’étais-je pas, aux yeux de ma
mère, fille de noble ? Que ne me vêtait-on pas selon mon rang ? Je ruminais sur
mon habillement et ratai ainsi plusieurs moments importants durant l’office dans
la petite église, notamment l’élévation, manquement dont j’aurais à me repentir
plus tard.

Sur le chemin qui nous ramenait à Morar, je décidai d’entretenir ma mère de
la question de mes habits et elle me fit réellement bon accueil. J’avais
présenté ma revendication de manière à flatter son orgueil et à stimuler
l’intérêt qu’elle portait à toutes les marques confirmant le haut statut dans un
clan, dont la tenue vestimentaire n’était pas la moindre. Quand nous pénétrâmes
dans la cour, j’avais presque obtenu la promesse que l’on revoie le contenu de
mon coffre, mais nous fûmes interrompues brusquement.
Un homme de la garde de mon père se rua sur notre équipage en réclamant de toute
urgence ma mère et mon oncle Innes. Un cheval, que je ne reconnaissais pas,
était dans un coin. De ses naseaux écumants et de ses flancs luisants de sueur
s’élevaient des petits nuages de condensation ; cet animal avait dû arriver chez
nous après une course. Mon oncle sauta de voiture et aida ma mère à descendre.
Je restai là, assise avec Finella un court moment, vaguement inquiète. Je
regardais ma mère et mon oncle se précipiter à l’intérieur du manoir et je me
demandais quel genre de visiteur pouvait bien provoquer une telle agitation chez
ses hôtes.
Je n’eus pas le loisir de rencontrer ce visiteur, propriétaire du cheval, car la
salle était vide au moment de mon entrée. Ils étaient tous montés dans la
chambre et la porte au bout de l’escalier était close. Finella semblait
indifférente à l’événement ; elle se défit de sa cape et se mit tranquillement à
son métier à tisser en m’invitant au travail d’un ton las.
D’un âge respectable, notre servante avait servi l’ancien maître de Morar,
messire Aindreas, frère de Baltair l’Ancien, lequel avait dirigé le clan MacNèil
avant le seigneur Iain. Je n’avais pas connu ce chef décédé bien avant ma
naissance, mais on chérissait encore sa mémoire et tous vantaient sa grandeur.
Pour ce qui est du Aindreas en question, on lui faisait bien mauvaise réputation
dans le clan, dont il avait d’ailleurs été chassé, et, de sa domesticité
d’alors, Finella était la seule représentante. Au bourg, on racontait qu’elle
avait supplié mon père de la garder quand il avait racheté le domaine d’Aindreas
avant ma naissance. Encore aujourd’hui, elle vouait au lieutenant Lennox une
éternelle reconnaissance et une admiration qui frôlait parfois l’adoration. Et,
en fait, il me semblait que ma mère était souvent agacée par les sentiments que
Finella nourrissait à l’égard de mon père.
Quant à moi, j’aimais la compagnie de cette femme, car son bavardage incessant
alimentait ma curiosité sur le passé de Morar et de Mallaig. Comme ma mère
venait d’un comté plus au nord et n’avait pas connu le clan MacNèil avant son
mariage, elle était peu renseignée sur son histoire. En outre, elle était de
nature secrète et n’avait pas l’immense talent de conteuse que possédait
Finella. Malgré les fréquentes allusions de ma mère à ce sujet, le départ de
notre servante m’aurait beaucoup déplu. Comme mon père ne le souhaitait pas plus
que moi, rien de ce côté n’aboutissait et Finella demeurait avec nous, en toute
quiétude.
« Viens ici, Sorcha, me dit-elle. Viens m’aider. Si tu veux un manteau
doublé comme tu le demandes à ta mère, tu devras mettre la main au métier.
– Je ne porterai pas de tartaine. C’est juste bon pour les plaids ou les
manteaux de nos hommes d’armes. Je porterai de la laine peignée d’Édimbourg ou
du velours de Palma, comme dame Gunelle et damoiselle Ceit. S’il faut broder, je
le ferai et je choisirai une broche d’Aberdeen dans le coffre de père. Voilà !
»
Pour l’heure, je n’avais nulle envie de tisser. Il me fallait connaître ce qui
se tramait là-haut, et j’allai m’asseoir sur la dernière marche, dans l’attente
que la porte s’ouvrît. Quand cela se produisit enfin au bout de deux heures, je
n’étais plus là. Ma patience avait été vaincue et j’avais quitté la salle vers
d’autres activités.
Le jour était sombre en ce début de matinée à Mallaig et l’unique fenêtre du
bureau laissait filtrer une pâle lumière, obligeant les occupants à travailler à
la lueur d’une lampe. À la table, dame Gunelle s’occupait des affaires du
domaine, penchée sur le livre de comptes. Seuls les bruits discrets de sa plume
griffant le papier et le crépitement du feu meublaient le silence qui régnait
dans la pièce.
Assis devant l’âtre, Iain MacNèil activait les braises du bout du tisonnier,
l’esprit ailleurs. L’assassinat du roi occupait toutes ses pensées depuis une
semaine. Le Parlement n’avait pas tardé à déclarer l’assassin, Robert Graham,
hors-la-loi. Sa tête et celles de ses complices étaient mises à prix. En sa
qualité de chef du clan MacNèil et au nom de la loyauté qui le liait à la
couronne d’Écosse, le seigneur Iain brûlait d’engager ses troupes dans cette
chasse à l’homme. La position stratégique de Mallaig dans les Highlands faisait
de son clan un allié tout désigné pour entreprendre les recherches, s’il
s’avérait que Graham cherchait refuge dans le nord du pays. En effet, on disait
l’homme soutenu par de nombreux chefs highlanders, qui étaient insoumis et
ennemis jurés du roi. Les clans highlanders constituaient, depuis le début de
son règne, le talon d’Achille du roi d’Écosse.
En évoquant le décès du roi Jacques, qui avait fait un court séjour à Mallaig et
qui l’avait reçu en audience une douzaine d’années auparavant, Iain MacNèil se
sentit envahi d’amertume. Les liens précieux tissés lentement entre Mallaig et
la cour d’Écosse pouvaient se rompre au moindre revers politique. Il tourna la
tête vers son épouse et vit qu’elle l’observait.
« Je songeais au roi, ma dame, comme vous sans doute. Au roi et à sa
veuve, votre correspondante, laissa-t-il tomber. C’était un couple uni, n’est-ce
pas, et lui, il a été un bon roi malgré tout ce qu’on lui reproche.
– Certes, mon seigneur. Vous avez raison. Que Dieu ait son âme ! Qu’Il prenne
sous son aile la reine Jeanne et ses enfants. Que va-t-il désormais arriver au
royaume ? »
Dame Gunelle déposa sa plume et contempla ses doigts tachés d’encre. Elle
regrettait de ne pas s’être rendue à Perth pour les funérailles du monarque.
Elle aurait eu l’occasion de rencontrer la reine au lieu de lui écrire une
longue missive comme elle s’était résignée à le faire. Un concours de
circonstances l’avait rivée à Mallaig. D’abord la maladie de leur chapelain, le
révérend Henriot ; puis un revers amoureux de leur fille Ceit qui passait son
dépit sur tous les habitants du château ; finalement, cette menace latente qui
pesait sur leur clan chaque fois que le pouvoir royal était contesté dans les
Highlands. À ce chapitre, son époux était inflexible et ne s’octroyait aucun
déplacement hors du domaine quand les relations devenaient tendues entre les
clans du nord et le sien. Une attaque du château faisait toujours partie des
perspectives à envisager à Mallaig. Ces jours-là, où il tenait à défendre
lui-même son bien et ses gens, il déléguait son cousin Tòmas aux différents
endroits où sa présence était requise. Ce fut le cas pour les funérailles du roi
Jacques dans les Lowlands.
Au bout d’un silence, Dame Gunelle reprit le cours de sa pensée à haute voix : «
Je me demande ce qu’il adviendra du petit Jacques et de la reine mère, mon
seigneur. À sept ans, l’héritier est trop jeune pour régner, il a l’âge de nos
bessons. Savons-nous quel seigneur sera nommé régent ?
– Non, mais nous ne tarderons pas à le savoir. Dès le retour de Tòmas, nous
serons fixés sur cette question. Sur cette question et sur celle de Robert
Graham et de ses complices. – Que voulez-vous dire, mon seigneur, croyez-vous
qu’ils ont déjà été capturés ? Ou bien le Parlement a-t-il renoncé aux
poursuites ? Croyez-vous au soulèvement de la population en leur faveur, comme
on l’a laissé entendre ?
– J’ai du mal à imaginer Graham à la tête d’un coup d’État. Il a beau être
l’oncle du roi, il n’en demeure pas moins que c’est un fieffé coquin. Nous
savons tous que le roi s’était fait bon nombre d’ennemis dans toute l’Écosse,
dont certains parmi ses propres seigneurs. Mais de là à ce qu’un homme puisse
réunir aujourd’hui un groupe capable de renverser le Parlement… il faut voir.
Entre la bouche et la cuillère, vient l’obstacle. »
Iain MacNèil posa son tisonnier contre la pierre de l’âtre et se leva. Malgré sa
stature plutôt moyenne, la largeur de ses épaules accentuait l’impression de
vigueur et d’invincibilité que sa physionomie dégageait. Ses cheveux et sa
barbe, encore très noirs à trente-six ans, lui conféraient un air à la fois
jeune et redoutable. Il fit quelques pas dans la pièce jusqu’à la fenêtre.
« À mon avis, poursuivit-il, Graham va quitter Perth si ce n’est déjà
fait. Ses jours sont comptés et ses protecteurs aussi. La question est de savoir
quand et où il refera surface dans le royaume. Et si c’est dans les Highlands,
le chambellan pourra compter sur moi et nos hommes pour le débusquer. »
En disant cela, Iain heurta vigoureusement le volet de bois de la fenêtre. Au
même instant, comme répondant à un signal, son fils Baltair passa la tête dans
l’ouverture de la porte. Les cheveux hirsutes, les yeux noisette pétillants, la
tête bien ronde, il gardait à douze ans quelques traits empâtés de l’enfance.
« J’irai avec vous, père ! clama-t-il en entrant dans la pièce d’un pas
décidé. Vous me laisserez monter votre cheval pommelé et vous me confierez une
dague. Je chevaucherai parmi vos chevaliers et nous irons venger le roi au nom
du clan MacNèil ! »
Dame Gunelle ne put réprimer un sourire. Au château, son fils n’avait d’yeux et
d’intérêt que pour son père. Baltair le Jeune, comme on l’appelait à Mallaig,
épiait sans cesse son père où qu’il soit, au donjon, au corps de garde, aux
écuries ou dans le bureau, et, durant ses fréquentes absences, le garçon ne
tenait pas en place, rendant la vie insupportable à la domesticité du château.
« Tu n’iras nulle part, mon fils, répliqua Iain MacNèil. Je ne t’équiperai
d’aucune arme et tu continueras à monter ta petite jument. Et si tu t’entêtes à
espionner les conversations que j’ai avec ta mère, malgré l’avertissement que je
t’ai déjà servi à ce sujet, tu seras corrigé et confiné en classe tout le jour
avec tes frères. »
Le jeune Baltair se figea sur place. L’expression de son visage passa de
l’enthousiasme à la surprise, puis à la déception. Il dévisageait tour à tour
son père et sa mère, ne sachant devant lequel plaider sa cause. Il choisit
d’affronter son père.
« Vous faites erreur, père, si vous croyez que je vous espionne. Il n’en
est rien. Si je ne suis pas en classe, c’est que je n’y ai pas leçon en ce
moment et j’ai l’autorisation de notre précepteur pour vous rejoindre… »
Se plantant devant Iain MacNèil, il poursuivit sur un ton décidé :
« Trois de vos six chevaliers sont entrés en apprentissage à mon âge,
comme vous-même, m’a-t-on dit. Je désire commencer le mien avec vous. Aussi, je
crois que vous devriez reconsidérer ma proposition de vous accompagner.
J’ajouterais que mes progrès à cheval vous surprendront quand vous aurez
l’occasion de les constater et que ma petite jument ne me convient plus.
D’ailleurs, je crois que nous devrions la redonner à Ceit : elle ne s’entend
avec aucune autre monture de votre écurie. »
Le seigneur Iain se détourna pour cacher à son fils le sourire moqueur que cette
tirade avait fait naître sur ses lèvres. Au fond, il était particulièrement fier
de l’audace et de l’aplomb de son aîné. Il croisa le regard de son épouse et vit
qu’elle partageait le même sentiment. C’est en se forçant à adopter un ton
sérieux qu’il invita le jeune garçon à le suivre aux écuries. Dans sa voix, il y
avait un accent de défi dont Baltair ne perçut rien. Au contraire, le fils
exultait en emboîtant le pas à son père ; il redressa les épaules et passa
devant sa mère en lui décochant un sourire vainqueur, de ceux qui avaient le don
de l’amadouer.
Dame Gunelle hocha la tête en signe d’impuissance : cet enfant pouvait faire ce
qu’il voulait d’elle, tant son pouvoir de séduction et sa finesse d’esprit
étaient grands. Le père et le fils quittèrent le bureau et elle referma le livre
de comptes avec lenteur, songeuse. Que ces treize dernières années avaient filé
vite ! Déjà son fils premier-né était prêt à se former à la carrière de
chevalier. Une vie rude d’entraînement au maniement des armes, aux combats, aux
expéditions, aux joutes de toute nature, s’ouvrait devant lui. Elle ne put
s’empêcher de frémir en imaginant tout ce que son fils aurait à affronter,
exigences de sa mâle condition. Puis, avec indulgence pour elle-même, elle se
remémora l’année 1424, cette bouleversante année qui l’avait complètement
transformée. Au prix d’une grande maîtrise de sa part et de beaucoup de peines,
cette année charnière dans sa vie avait fait d’elle une femme mariée contre son
gré ; une jeune châtelaine aux lourdes responsabilités sur un domaine divisé ;
une innovatrice dans un milieu inculte qu’elle avait réussi à ennoblir. Partie
du nid douillet de sa famille de riches commerçants des Lowlands à dix-neuf ans,
elle avait subi à son arrivée dans les Highlands le choc de la rencontre avec
une culture et une langue différentes. Elle avait vite appris que la vie y était
une lutte contre des trahisons de toute sorte et un affrontement perpétuel avec
les clans et elle s’était retrouvée au cœur d’un échiquier de jeux politiques où
le pouvoir et les influences s’exercent sur une grande famille avec acharnement.
Mais surtout, dame Gunelle avait découvert que la vie à Mallaig était une vie où
les armes dominaient souvent l’instruction et où, parfois, l’appartenance au
clan l’emportait sur la foi en Dieu.
Voilà tout ce que la vie d’adulte réservait à une jeune âme dans les Highlands.
Dame Gunelle, née Keith, épouse de Iain MacNèil et châtelaine de Mallaig,
soupira. Son fils s’apprêtait à franchir le seuil qui le séparerait dorénavant
de l’enfance et elle doutait que son époux lui rendît la partie facile dans
cette étape.
Elle quitta la table pour couvrir les braises dans l’âtre, prit la lampe et
quitta le bureau dont elle referma la porte doucement, comme si elle tournait la
page sur un épisode de sa vie et de celle de son fils.
Ce n’est qu’au soir, à table, que j’entendis parler du mystérieux visiteur.
Il ne partageait pas notre repas, comme tout visiteur normal, mais s’était
retiré dans la chambre ouest. Je compris qu’il s’agissait d’un oncle que je
n’avais jamais vu, le cadet de la famille de ma mère, du clan MacDonnel de Loch
Duich, à une trentaine de miles, un lieu où je n’avais jamais mis les pieds.
Étrangement, personne à table n’avait l’air enchanté de sa visite. Au contraire,
les conversations entre mes parents et mon oncle Innes étaient tendues et on
faisait allusion au visiteur à demi-mot. J’en déduisis que sa présence à Morar
était indésirable et, dès ce moment, cet énigmatique visiteur piqua ma
curiosité.
Quand l’occasion m’en fut donnée, je me hasardai à demander si cet oncle était
malade. D’un air extrêmement agacé, ma mère m’ordonna aussitôt de me taire. Mon
père serra les mâchoires et n’ouvrit pas la bouche. Mon oncle Innes, voyant bien
que je n’obtiendrais pas de réponse d’eux, entreprit de m’offrir une
explication, longue à souhait, comme toutes celles qu’il donnait lorsque son
opinion était sollicitée. J’appris ainsi peu de chose tant le fil de son
histoire était embrouillé. Le nom de cet oncle était Eachan. Il avait fait une
longue route, était très fatigué et devait dormir le plus possible ; ne pouvait
se rendre dans sa famille pour je ne sais quelle raison ; allait demeurer à
notre manoir quelque temps ; enfin et surtout, personne ne devait savoir qu’il
était ici, car il était recherché par des brigands. Cette dernière information
me fascina par-dessus tout, alors qu’elle aurait dû m’alarmer, comme le ton de
mon oncle Innes me le laissait entendre :
« Tu n’as rien à craindre, Sorcha, conclut-il. Si nous gardons un parfait
silence sur la présence de Eachan à Morar, les brigands n’en sauront jamais rien
et ils ne viendront pas nous inquiéter. Tu comprends cela. Tu ne voudrais pas
que notre jeune frère, à ta mère et à moi, soit pris ou battu ou pire encore.
Bien sûr que non, n’est-ce pas, Sorcha ? Nous pouvons compter sur toi ? –
Certes, mon oncle », répondis-je, hésitante.
Ce faisant, je fixais mon père, espérant qu’il interviendrait pour confirmer la
version qui m’était présentée ou pour émettre une recommandation sur la façon de
me comporter avec ce Eachan. Mais rien ne vint de ce côté. Le lieutenant Lennox
évita mon regard, repoussa son bol et se leva ; il quitta la salle sans saluer
personne, accompagné d’un silence généralisé.
Un moment, je fus tentée de le suivre. Il s’isolerait sans doute dans sa chambre
pour le reste de la veillée. Mais, en jetant un coup d’œil à ma mère et à mon
oncle, je sentis qu’il fallait s’en tenir là. Je n’en apprendrais pas davantage
d’eux. On ne m’avait pas formellement défendu d’entrer en contact avec le
visiteur, mais je présumais que cette interdiction allait bientôt m’être servie.
Aussi, je décidai de faire une petite expédition à la chambre ouest à l’insu de
tous, le soir même, aussitôt que je pourrais m’éclipser en douce. À mon avis,
c’était la meilleure façon d’en savoir plus long sur cet étrange oncle en fuite
qui avait choisi notre manoir pour se cacher.
J’attendis que Finella se soit assoupie avant de quitter notre lit et, comme à
chaque soir, ce ne fut pas très long. Je ne pris pas de lampe afin qu’on ne
remarquât pas mes déplacements et je contournai la salle où ma mère et mon oncle
veillaient. J’empruntai, à tâtons, l’étroit escalier à vis, mes mains trouvant
naturellement des repères sur les murs familiers. Mon cœur battait fort et
j’avais le souffle court durant l’ascension silencieuse et obscure vers la
chambre ouest. Là-haut, le froid me glaça. J’étais pieds nus sur les dalles de
pierre et je regrettai amèrement de ne pas avoir enfilé mes chaussons d’agneau
avant d’entreprendre mon expédition. Quand je levai les yeux sur le palier, une
vive excitation s’empara de mon cœur en alerte : de la lumière filtrait sous la
porte de la chambre. Ainsi, le dénommé Eachan ne dormait pas, ce qui était fort
encourageant. Je ne savais pas si j’aurais osé le réveiller pour assouvir ma
curiosité.
Je heurtai d’abord discrètement la porte, puis un peu plus fortement, à quelques
reprises. N’obtenant pas de réponse, j’entrouvris doucement. Il était là, assis
sur son lit et me fixait. Ses longs cheveux roux tombaient dans son cou. Du bas
de sa chemise, ouverte sur sa poitrine nue, sortaient deux longues jambes
couvertes de poils et des pieds fort sales. Je revins à son visage barbu et ne
sus que lui dire comme salutation. C’est lui qui parla le premier :
« Bonsoir, petiote ; tu veux me rencontrer… Tu es curieuse à ce que je
vois… »
Comme je ne disais mot, il poursuivit en me détaillant d’un regard perçant :
« Laisse-moi deviner : tu es la fille de la maison. Sorcha. C’est cela, la
fille de ma sœur, tu es ma nièce. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
– En effet, je suis Sorcha, messire Eachan. La fille du lieutenant Lennox. Et
vous êtes pourchassé, et vous vous cachez à Morar, car les brigands qui sont à
vos trousses ne songeront jamais à vous chercher ici. C’est bien cela, n’est-ce
pas ? »
Oncle Eachan partit d’un grand rire. Un rire de gêne et de nervosité, me
sembla-t-il. Il se leva, allongea quelques pas sans but, puis revint à son lit
où il reprit place. Il frappa du plat de la main sur le drap, à côté de lui, en
guise d’invite à m’asseoir, geste qui fit vaciller la flamme de la bougie placée
tout près. Je n’avais pas l’intention d’accepter cette invitation, mais je
m’avançai tout de même dans la chambre. Mon intuition me disait que je venais de
lui présenter, sur sa présence au manoir, une version des faits différente de la
sienne. J’étais intriguée et je vis immédiatement dans ses yeux qu’il l’avait
compris. Je repris :
« On m’a dit que vous avez fait une longue route. J’ai vu votre cheval
fourbu dans la cour ce matin : il doit être bien vieux, car Loch Duich n’est pas
très loin d’ici, messire mon oncle… – Ha, ha ! Tu n’es pas très futée pour ne
pas faire la différence entre un cheval et un destrier. Sache que j’arrive de
Perth : j’ai parcouru plus de cent vingt miles en deux jours et une nuit. Pas
mal, hein ? Je ne m’appelle pas Eachan* pour rien, damoiselle ma nièce. Et ma
monture s’appelle Grad**. Bien malin qui pourrait nous rattraper lorsque nous
déguerpissons d’un lieu. »
Il leva le menton d’un air de défi, me dardant un regard ironique : je l’avais
piqué au vif en parlant de son cheval dont il était visiblement très fier. Cet
échange sur ses prouesses équestres ne m’avançait guère quant aux motifs de sa
fuite. Mais je ne savais comment continuer mon interrogatoire. Le silence tomba
entre nous et je jetai des coups d’œil furtifs autour, à la recherche d’un
élément qui aurait pu relancer la conversation ou éclairer ma curiosité. Oncle
Eachan profita de la pause pour soulever le drap, glisser les pieds dessous,
s’étendre et rabattre son plaid sur ses épaules. Il me signifiait ainsi que la
rencontre était finie. Je n’eus aucune difficulté à le comprendre et me retirai
en lui souhaitant une bonne nuit. Je quittai donc la chambre ouest comme j’y
étais venue, sans bruit et sans lumière. Mes pieds complètement gelés me
faisaient mal et je me hâtai vers l’escalier que je dévalai en sautillant afin
d’être le moins possible en contact avec les marches glacées. Une fois
recroquevillée dans mon lit, je pris mes orteils entre mes mains pour les
réchauffer en songeant à la chevauchée d’oncle Eachan. C’est alors que me revint
un détail de notre conversation : Perth. N’était-ce pas là qu’on avait assassiné
le roi la semaine dernière ?
Je me sentis tout à coup mal à l’aise. Une idée prenait forme dans mon esprit :
si oncle Eachan était l’un des complices du meurtrier qui venait chercher refuge
dans les Highlands, comme mon père l’avait prévu ? Cela expliquerait qu’il ne
puisse rentrer chez lui où la garde royale irait le prendre en premier lieu.
Car, j’en étais soudainement sûre, il n’avait pas de brigands à ses trousses,
mais les justiciers royaux. Dans ce cas, nous commettions une faute grave en
hébergeant le fuyard et nous nous placions ainsi du côté des ennemis de la
Couronne. Voilà sans doute pourquoi mes parents lui réservaient un si étrange
accueil… Et voilà surtout ce à quoi mon père faisait allusion le jour de son
retour. L’explication que je venais d’échafauder me sembla la bonne et mon
estomac se noua. Sur ces inquiétantes pensées, je sombrai dans un sommeil agité
jusqu’à l’aube blanche.

L’air était sec et piquant dans la cour du château de Mallaig. Un vent
constant soulevait la crinière de l’étalon pommelé que Baltair venait
d’enfourcher pour une démonstration qu’il avait négociée la veille. Le jeune
garçon savait que son père l’examinait et que rien, aucune maladresse ou
hésitation, n’échapperait à son regard expert. Il lui fallait être à la hauteur
: il se mordit les lèvres et se concentra. Aussitôt que l’écuyer lâcha la bride,
Baltair redressa les épaules, pressa les flancs de l’animal de ses genoux et le
fit tourner sur lui-même. Il entendit aussitôt son père le héler :
« À main droite, Baltair ! Un destrier se mène de la main droite, la
gauche porte l’arme. » Il eut à peine le temps de corriger l’erreur que, du
haut des remparts, une sentinelle commanda l’ouverture de la porte d’enceinte.
Baltair venait de perdre l’attention de son examinateur, car le seigneur Iain se
retourna et cria en direction du bastion qui surmontait la porte : « Qui
va là ?
– Votre laird de Morar, mon seigneur, lui répondit-on. Messire Lennox. Il
descend du plateau sud, sans escorte. »
Le seigneur Iain leva un sourcil et se porta à la rencontre de son laird d’un
pas tranquille. Pourtant, de si bon matin et en solitaire, cette visite
l’intriguait.
Jamais démarche n’avait paru plus pénible au lieutenant Lennox. Chaque pas de sa
monture sonnait le glas dans son cœur. En pénétrant dans l’enceinte, il aperçut
d’abord, au fond de la cour, Baltair monté fièrement sur un destrier pommelé. La
vue du jeune héritier lui remémora l’époque où il s’était attaché à Mallaig, peu
après sa naissance. Du coup, il mesura l’étendue des années passées au sein du
clan MacNèil.
C’était à l’hiver 1426 qu’il avait racheté son contrat de son ancien maître,
Nathaniel Keith, père de la châtelaine de Mallaig, pour se mettre au service
d’Iain MacNèil. Ce dernier l’avait vite établi dans son clan et élevé au rang de
premier conseiller. Depuis, une grande estime commune les unissait. En fait, le
lieutenant était plus fidèle au chef MacNèil qu’il n’aurait pu l’être au roi
d’Écosse.
Il prit une profonde inspiration avant de saluer son seigneur qui s’avançait
vers lui :
« Mes salutations et celles de ma maison, mon seigneur. Dieu vous protège
!
– De même pour vous et les vôtres, Lennox, lui répondit Iain MacNèil en
s’emparant de la bride. Que fabriquez-vous sur le chemin si tôt ? Et sans vos
hommes… Ne me faites pas languir, vous apportez des nouvelles et, à votre mine,
elles ne sont pas très bonnes.
– Je ne suis porteur d’aucune nouvelle », déclara Lennox en descendant de
cheval.
Il plongea le regard dans celui de son interlocuteur et poursuivit sur un ton
grave :
« Mon seigneur, sauf votre respect, j’ai pris une décision dont je viens
vous faire part. C’est le but de ma visite. Ce que j’ai à vous dire ne concerne
que nous deux. Voilà pourquoi j’ai choisi de me présenter ici seul. Pouvez-vous
me recevoir ?
– Certes, Lennox, lui répondit Iain MacNèil. Comme vous le constatez, j’assiste
en ce moment à un exercice équestre… »
Se tournant vers son fils avec un sourire dans la voix : « Ce n’est pas
tout à fait au point. Le cavalier manque de pratique. J’y reviendrai plus tard.
Venez, pour l’heure, nous serons à l’aise dans la salle d’armes. »
Baltair, qui s’était avancé, eut le temps d’entendre la dernière phrase de son
père avant que les deux hommes n’entrent dans le donjon. Il eut une moue de
dépit et mit pied à terre. Il prit sa monture et celle du lieutenant Lennox par
la bride et s’en alla d’un pas raide vers les écuries. Des larmes d’amertume lui
montaient aux yeux. Il se hâta de les refouler avant que l’écuyer qui venait à
sa rencontre ne les voie. L’instant suivant, lorsque Baltair confia les bêtes à
ce dernier, il avait déjà échafaudé un plan pour imposer sa présence à son père.
Il pénétra dans le donjon d’un pas plus léger.
Court mais très haut de plafond, le hall était occupé par un large escalier qui
menait aux étages du donjon et il comportait trois portes d’arche ; la plus
grande ouvrait sur la grand-salle, la plus petite, sur le bureau et la
troisième, sur un corridor menant au corps de garde. Baltair hésita à peine
entre ce dernier et la grand-salle. Pour se rendre aux cuisines, à la chapelle,
à la classe ou à la salle d’armes, il fallait passer par la grand-salle. C’était
le lieu de vie du château, celui de toutes les rencontres, des repas, des
réceptions, mais surtout, c’était la pièce de prédilection de sa sœur Ceit. Elle
avait établi là ses quartiers pour mener sa cour auprès des visiteurs,
tyranniser les domestiques et régenter les allées et venues des membres de la
famille. Depuis quelques semaines, les sautes d’humeur de la jeune femme avaient
même chassé leur mère dans l’aile ouest du donjon, celle des dames, où la paix
régnait en permanence. Comme Baltair n’avait pas le goût de se faire intercepter
par sa sœur, il opta pour le corps de garde. Mal lui en prit, car c’est là qu’il
croisa Ceit.
La jeune femme savait qu’elle ne devait pas se trouver dans cette partie du
château réservée aux chevaliers et hommes d’armes. Elle pouvait compter sur leur
discrétion, car sa position intouchable de fille du seigneur lui donnait un
certain ascendant sur eux. Mais avec son frère Baltair, il en allait tout
autrement : le garçon commençait à prendre ses distances et il échappait de plus
en plus à sa domination. Ceit choisit le parti de provoquer la rencontre. Elle
secoua ses longues tresses rousses et se composa un air admiratif qui accentuait
l’irrégularité de ses traits, une malformation de naissance.
« Tenez, voilà notre jeune seigneur ! Je suis venue observer votre
démonstration. C’est d’ici que nous avons la meilleure vue sur la cour. Ça n’a
pas duré très longtemps, il me semble. Je crois que vous n’êtes pas très à
l’aise sur le dos de cet animal… »
Se tournant vers les hommes qui les observaient, elle ajouta d’un ton perfide :
« Messires Giles, Ruad, Aodan et le chevalier Keir m’en faisaient la
remarque, justement. – Je suis davantage à ma place sur le dos du pommelé que
vous ne l’êtes dans cette pièce, ma sœur ! Si vous ne vouliez rien manquer de la
démonstration, comme vous le prétendez, vous n’aviez qu’à prendre votre cape et
à vous rendre dans la cour. C’est certainement là que la vue est la meilleure.
»
Assez satisfait de sa réplique, Baltair tourna les talons et fonça vers la
grand-salle avant que sa sœur n’ait le temps de riposter. Il avait surpris
quelques mines gênées parmi les hommes qu’elle avait pris à témoin, et cela lui
donnait des ailes : il interprétait leur attitude comme la preuve qu’il pouvait
en imposer par ses commentaires.
Orientée plein nord, la vaste salle d’armes du château de Mallaig recevait peu
de lumière de ses trois hautes fenêtres en arc d’ogive. Pour l’éclairer, des
torches de suif fichées dans chaque pilier étaient allumées dès le matin et y
brûlaient jusqu’au coucher. Faisant toute la largeur du donjon, cette salle
servait de tribunal local quand le seigneur exerçait la justice sur ses terres,
était le théâtre des cérémonies d’adoubement, et de prêt de serment des serfs.
Mais surtout, c’était là qu’avaient lieu les entretiens privés du chef du clan.
En somme, c’était le refuge d’Iain MacNèil.
Chaque fois qu’il y entrait, il ressentait la présence d’une force, presque
palpable, indéfinissable, latente. Venait-elle du souvenir héroïque de ses
aïeux, les chefs qui l’avaient précédé à la tête du clan ou, encore, du poids
des responsabilités inhérentes à son rôle ? Une impression de solennité
s’emparait toujours de son cœur dès les premiers pas qu’il faisait dans la
salle, puis elle se dissipait peu à peu. Or ce matin-là, l’impression ne le
quitta pas pendant toute l’heure que dura l’audience avec le lieutenant Lennox.
Il avait entraîné ce dernier tout près de l’âtre où ils avaient pris place l’un
en face de l’autre sur des bancs droits. Un silence oppressant s’était aussitôt
installé, que le seigneur MacNèil n’avait osé briser, car son laird et
conseiller semblait troublé et abattu. Iain MacNèil le vit sortir de son
pourpoint une pièce d’étoffe pliée qu’il déposa sur ses genoux avec des gestes
lents, presque empreints de tendresse. La voix rauque et hachée par l’émotion du
lieutenant Lennox s’éleva enfin, alors qu’il dépliait ce qui s’avéra un blason
brodé aux armoiries du clan MacNèil. « Mon seigneur, j’ai porté fièrement
vos couleurs depuis onze années, parmi les plus belles de ma vie. J’ai reçu dans
votre maison estime, honneurs et acquisitions. La place que vous m’avez désignée
dans votre clan est à tous points de vue enviable et je souhaite en avoir été
digne jusqu’à ce jour. Cependant, je dois la quitter et c’est à regret,
croyez-moi, que je le fais. Demeurer avec vous serait vous trahir. »
La pause qui suivit était chargée d’une si grande tension que les deux hommes
retinrent leur souffle. Iain MacNèil ne s’attendait pas à une telle déclaration
de son laird. Doutes, questionnements, peur, tristesse se bousculaient en lui.
Perdre Lennox, son bras droit, ancien lieutenant de la famille Keith et fidèle
escorte de son épouse, l’homme mûr et infaillible qui avait été son seul soutien
quand était venu le temps de prendre les commandes du clan à la mort de son père
? Cette idée était intolérable. Incapable de soutenir le regard douloureux de
son laird, il s’obligea à fixer les mains immobiles, posées à plat sur le
blason.
« Je suis responsable de ce qui se passe sur mon domaine, poursuivit
lentement le lieutenant, car tout ce qui est fait à Morar est réputé être fait
en mon nom. Or un événement survenu hier au manoir fait que je serai bientôt
identifié comme un ennemi de la Couronne. Je sais ce qu’il en coûte que la
réputation d’un clan et celle de son chef soient ternies par un des siens. Je ne
puis le permettre pour vous qui étiez dans les bonnes grâces du roi depuis si
longtemps. Alors, je n’ai d’autre choix que de renoncer à vos armoiries, mon
seigneur. Jamais je n’accepterais de vous placer dans la position de devoir me
bannir.
– Lennox, mon ami, êtes-vous bien certain qu’il n’y a pas moyen d’éviter cela ?
insista le seigneur Iain. Êtes-vous si sûr que notre clan sera atteint par votre
supposée déconfiture ? – Aussi vrai Mallaig sera la place forte d’où partiront
les troupes levées par le chambellan pour venger la mort du roi dans les
Highlands, aussi vrai Morar sera ciblé comme un repaire. Je ne puis en dire
plus, mon seigneur, je suis lié à la famille de dame Angusina, mon épouse.
Aussi, faites-moi la grâce de respecter mon silence sur mes raisons. »
Iain MacNèil n’était pas homme facile à convaincre et il argumenta longtemps
avec son laird pour trouver une solution et infléchir sa décision. Mais, à la
fin, il dut se résoudre à accepter cette démission qui le déchirait. C’est la
mort dans l’âme qu’il recueillit le blason azur et orpiment qui ornait depuis
tant d’années le surcot de son grand ami et conseiller.