Diane Lacombe, romancière historique
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L'appel des cygnes
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L'Appel des cygnes, tome 2 - Moïrane
Chapitre premier
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L'inféconde

Ce jour-là, je me levai maussade. La découverte mensuelle du sang entre mes cuisses m’était pénible depuis un an. En effet, après l’intégration à notre vie de Pelot avec sa compagne Elsie, je me sentais de moins en moins la maîtresse des lieux et de plus en plus amère. Le climat de Helmsdale était devenu malsain.

Assise à mon métier à tisser, sous l’éclairage pâlot de la fenêtre, je ne pus réprimer un mouvement d’impatience. Je tirai un peu trop fort sur le fil de lin : il se tendit et se rompit, m’obligeant à remonter une lisière complète de mon ouvrage. Je maugréai à voix assez haute pour qu’Elsie m’entende à l’autre bout de la salle. Elle souleva la tenture qui fermait son lit et lança une remarque ironique sur mon humeur. Puis, pour ajouter à mon exaspération, elle s’avança dans la pièce, le bliaud retroussé, en finissant de nouer l’insolent lacet rouge autour de son ventre proéminent. Cette pratique normande devant favoriser une grossesse réussie m’était d’autant plus exécrable qu’elle relevait de croyances païennes. Je détournai les yeux et, de rage contenue, je pinçai les lèvres.

Alors qu’à Helmsdale, toutes les femmes en âge de l’être étaient mères, moi, à trente ans, je n’avais pas encore été fécondée. Cette situation me torturait. Non seulement mon rang d’épouse de chef exigeait que j’engendre, mais le partage du fort avec nos hommes d’armes, Roderik et Cinead, leurs enfants et leurs prolifiques épouses, Frida et Ingrid, mettait quotidiennement en évidence mon incapacité à procréer. Je crois que la vitesse avec laquelle Elsie avait conçu, dans le premier mois de son union avec Pelot, m’était aussi intolérable que son penchant à adopter les manies superstitieuses des Norvégiennes de notre communauté, et ce, en dépit de la foi chrétienne dans laquelle la jeune femme avait été élevée.

« Dis-moi, Elsie, au moment d’entrer en couches, vas-tu te vêtir de la chemise de Pelot pour protéger ton nouveau-né et enfiler ses braies pour ne pas te vider de ton sang, comme l’impie que tu es, dis-je, avec fiel ?
- Je vais accoucher comme je veux, dans la tenue qui me plaira, Moïrane. Je ne vois pas ce que cela peut te faire. D’ailleurs, que connais-tu à l’enfantement », répondit-elle, sur un ton provocant ? Chaque fois qu’Elsie me défiait du haut de sa grandeur imposante et de sa blondeur rayonnante, je pestais intérieurement contre ma petite taille et mes cheveux bruns qui me donnaient un air sombre. Mortifiée, je renonçai à lui répondre et me tus en ruminant le déclin de mon autorité morale sur la colonie de Helmsdale, depuis la mort de notre vieil abbé, au début de l’année.

Dès après le décès du prêtre, les ignobles croyances vikings étaient revenues en force dans nos familles. Malgré mes efforts pour contrer un retour au paganisme, même appuyées par les trois Écossaises ferventes chrétiennes du groupe, dont la veuve Devorguilla, mère d’Elsie, mes exhortations au respect de notre foi n’endiguaient pas l’attrait que les coutumes normandes semblaient exercer, quasi irrésistiblement, sur nos gens. Les amulettes de Thor étaient réapparues aux cous des enfants, les inscriptions runiques refleurissaient sur le bois des alcôves de chaque couple et les bouquets de neuf fleurs séchaient sous la paillasse des deux nubiles du clan, désireuses de voir en rêve leur futur époux. À ces fétichismes s’ajoutaient des actes plus graves qui frisaient l’idolâtrie et qui m’indignaient, telle l’évocation des insupportables dieux normands à la naissance des enfants, au départ d’une expédition commerciale ou simplement au moment de trinquer à la mémoire des ancêtres. Si, dans ma lutte contre l’infamie généralisée, j’avais pu bénéficier du soutien de Gunni, dont l'ascendant aurait suffit à empêcher les comportements irréligieux de certains membres de la communauté, j’aurais mieux enduré la situation d’isolement dans laquelle ma foi me confinait. Mais hélas, la mort de son père avait refroidi la ferveur chrétienne de mon mari, laquelle m’avait d’ailleurs toujours semblé fragile.

Maintenant, je me désolais de le voir cesser de prier, même quand je lui demandais de m’accompagner dans mes dévotions. Gunni demeurait distrait et indifférent, davantage tourné vers l’extérieur du clan que vers l’intérieur. Sans qu’il m’ait jamais fait de reproche au sujet de mon infertilité, je le devinais tourmenté par la question. La direction de la colonie, dont les assises étaient désormais bien établies, n’était plus un défi pour lui et, par conséquent, elle semblait avoir perdu de l’intérêt à ses yeux. En ces mauvaises journées où tout m'irritait, je soupçonnais que les anciens rêves de voyage de Gunni referaient immanquablement surface pour venir le hanter et peut-être me le ravir.



La fonte des neiges grossissait les eaux rocailleuses de la rivière Helmsdale qui coulait au milieu d’une vallée fertile bien abritée des vents dominants de la mer du Nord. Au murmure continu des flots se joignaient le son de la brise dans les ajoncs et les cris tridents des oiseaux marins qui peuplaient les rochers de la côte. Une odeur de marais spongieux flottait en permanence autour des murs d’enceinte en pierres sèches qui encerclaient le site et elle se mêlait aux effluves dégagés par les algues amoncelées sur la grève quand le vent soufflait plein est, comme ce jour-là.

Depuis le parapet accroché au pourtour du toit, Gunni emplit ses poumons d’air en scrutant l’horizon immobile de la mer. Il prisait ce moment de quiétude matinale où il montait en vigie au sommet du fort, seul avec l’immensité de la mer, que sa position en altitude lui donnait l’impression de dominer. À l’abri des regards inquisiteurs ou soucieux des membres de la famille, le chef du clan allait réfléchir quotidiennement sur le destin qui l’avait bellement mené par les chemins tortueux de la vie et il cherchait à deviner ce que l’avenir insondable et mystérieux lui réservait, à trente-deux ans. Entraient dans ses réflexions la colonie de Helmsdale, de plus en plus connue sous le nom de «clan Gunn» parce qu’il en était le dirigeant, et les responsabilités qui en découlaient, tels l’organisation de sa défense, la répartition des travaux essentiels à sa survie, la planification des équipées commerciales pour son approvisionnement et le règlement des inévitables différends qui l’animaient. Cette dernière charge commençait à lui peser et l’inconfort qu’il en éprouvait le portait souvent à fuir Helmsdale par la pensée. C’est ainsi qu’un grand désir d’évasion prenait régulièrement la plus grande part de ses méditations face à l’océan : il tendait l’oreille et le cœur à l’appel des cygnes dont il voulait emprunter la route, c’est-à-dire suivre leur migration vers l’ouest et découvrir tout ce qu’il y avait à voir dans cette portion du monde dont les récits vikings faisaient si grand éloge.

Des cris stridents d’enfants le tirèrent de sa rêverie et il porta son attention sur la cour en contrebas. De la forge s’élevait déjà un filet de fumée, témoignant que le fer de l’enclume allait bientôt résonner; la porte de la bergerie était grande ouverte, laissant supposer que le troupeau de moutons s’apprêtait à sortir; trois femmes bavardaient autour du puits, leur seau déposé négligemment à leurs pieds; et sept garçons et fillettes âgés de cinq ans, petit groupe piailleur et inséparable que Gunni se plaisait à appeler la «première fournée de Helmsdale», se disputaient des éclisses de bois pour s’en fabriquer des épées. En les observant, les yeux gris du chef furent momentanément traversés par une ombre, puis ils contemplèrent l’emplacement muré et ses bâtiments, et alors, ils se teintèrent de satisfaction.

Le site de Helmsdale, sans être vaste, était bien aménagé. Un fortin en pierres le surplombait et faisait office de tour de guet : il comprenait un donjon de trois étages, habitation du chef et de ses gens, une écurie de cinq chevaux et un potager, le tout couvrant un peu moins du tiers de l’enceinte. Le second tiers était occupé par une longue maison en bois et tourbe dotée de trois fosses à feux et par trois bonnes huttes en tourbe, avec leurs jardins. Ces habitations étaient disposées dans une large place dallée de pierres plates au milieu desquelles étaient érigés un four, un puits et une forge. Confinés au fond de la cour, une bergerie et un entrepôt complétaient ces installations qui, ensemble, englobaient un peu plus du dernier tiers de la superficie emmurée. Sur le pourtour extérieur de l’enceinte se dressaient un fumoir, des hangars pour les agrès de pêche, pour le séchage du poisson et pour la réparation des knörrs. De là, un sentier menait à une plage de gravillons qui bordait la baie dans laquelle se jetait la rivière Helmsdale.

Dans ce lieu protégé vivaient les trente-sept membres du clan Gunn. Ils étaient répartis en sept familles mi-norvégiennes mi-écossaises, en raison des origines des fondateurs de la colonie en 1020, soit cinq Norvégiens de Leirvik et trois Écossais du comté de Caithness qui avaient pour femmes cinq Norvégiennes des Nordreys et trois Écossaises du comté de Ross. Peu après, Gunni et Moïrane s’étaient joints au groupe et en avaient pris la tête au décès de son chef. Au total, la communauté comptait maintenant douze hommes et dix femmes, un jeune homme et deux jeunes filles; cinq garçons, quatre fillettes et trois nourrissons.

Bien campés dans leur vallée, les habitants de Helmsdale jouissaient de l’autonomie propre aux colonies isolées. Dans la partie nordique de l’Écosse, les rares clans qui exploitaient un fief se trouvaient très éloignés des places fortes où s’exerçait le pouvoir des rois, des jarls et des évêques et, par conséquent, ils étaient ignorés par ces derniers. Nul thing ne leur imposait de loi, nulle levée d’impôt ou de dîme ne les accablait et comme leur domaine retiré était peu convoité par autrui, aucun forban ne venait jamais les inquiéter. En effet, ceux qui se rendaient à Helmsdale, par voie de terre ou de mer, se présentaient en amis : certains y faisaient escale pour commercer, d’autres venaient en visite depuis Dornoch, lieu où résidait la parentèle de Moïrane. La bonne réputation des gens de Helmsdale et le système de défense de leur site tenaient à distance les marauds qui parcouraient les côtes écossaises en quête de rapines. Après quelques années fructueuses à profiter ainsi de la paix de Dieu, toute colonie bien organisée, grande ou petite, pouvait atteindre à la prospérité : c’est ce à quoi était parvenu le clan Gunn à Helmsdale, en ce printemps de l’an de Grâce 1026.



Ma journée de travail ne se termina pas sur une note plus gaie qu’elle n’avait commencé. L’arrivée impromptue de l’Islandais Gudlaugson et de ses huit hommes d’équipage, au milieu de l’après-midi, m’avait reléguée toute seule à mes marmites, car les trois autres femmes de la maison s’étaient éclipsées : Ingrid, l’épouse de Cinead, était partie avec ses deux fillettes aider sa sœur qui relevait de couches; prétextant souffrir de ses chevilles enflées, Elsie était allé voir sa mère à la longue maison; et Frida était montée à bord du knörr islandais avec ses garçons pour le leur faire visiter et s’y était astucieusement attardée le reste de la journée. J’avais eu beau protester contre l’accroissement de tâche que le souper des visiteurs m’occasionnait, personne ne s’en était soucié.

Gunni, comme à son habitude, avait conduit les Islandais au deuxième étage, lequel était entièrement réservé à l’hospitalité. Il est vrai que la pièce faisait une belle impression avec son large foyer, sa grande table, ses nombreux bancs et, surtout, avec cette énorme chaise sculptée par Gunni, marque distinctive de son statut de chef. Là-haut, les rires et les voix tonitruantes couvrirent rapidement le raclement de mes chaudrons au-dessus du brasier. Pas une seule fois Gunni ne descendit pour quérir la bière que les hommes ingurgitaient allégrement et c’est moi qui, entre deux coups de cuillères au ragoût, fis la navette depuis le tonneau à la cave jusqu’aux brocs des buveurs.

Exténuée, je n’eus d’aide qu’à la tombée du jour, quand Frida et Ingrid réintégrèrent le fortin avec les enfants. Elsie rentra plus tard, ramenant de la longue maison, trois ventres de plus à combler : son frère Lorne, Grim le Casqué et Herulf. Ces trois-là s’invitaient chaque fois que le chef recevait, quelle que soit l’importance de la délégation étrangère. Je les accueillis avec une mine exaspérée, ce qui me valut de nouveaux sarcasmes de la part d’Elsie.

Quand vint enfin le moment de m’asseoir et de manger avec l’assemblée, j’étais dans un tel état de frustration que je ne parvins pas à accrocher un sourire sur mon visage. Tout m’horripilait chez Gudlaugson et ses hommes, des gars non dégrossis d’à peine vingt ans, sauf deux qui avaient les tempes grisonnantes. La langue norroise qu’ils employaient, me hérissait; le clinquant de leurs parures de cou et leurs moustaches grotesquement longues me rebutaient; leurs mains gercées et noircies par le goudron des rames et l’odeur fétide de laine imbibée de sueur que dégageait leur vêture me révulsaient presque. Heureusement, l’animation entre les convives m’exempta de faire la conversation, comme normalement mon statut d’hôtesse l’aurait requis. Conscient des civilités qu’il lui incombaient de démontrer, Gudlaugson m’adressa la parole pour me complimenter sur la cuisson des viandes, sur la fraîcheur de la bière, sur la douceur des fromages, sur la variété des poissons et sur l’élégance de nos récipients de stéatite au riche décor ciselé. Sur ce dernier point, l’Islandais n’ignorait pas qui était le véritable destinataire de l’éloge, mais il tentait de m’amadouer en me l’attribuant.

Cet homme de haute stature, doté d’une membrure idéale pour guerroyer et naviguer, ressemblait à l’image même de l’indomptable Viking. Je ne sais pas si ses activités pouvaient le classer dans cette catégorie de navigateurs, mais il avait noué de bons liens d’amitié avec Gunni, lequel l’estimait beaucoup. Gudlaugson appréciait particulièrement le talent de graveur de mon mari et il lui avait déjà commandé la confection de divers ouvrages, tels des pommeaux d’épée et des coupes. Gunni avait alors utilisé de belles pièces d’ivoire de morse fournies par l’Islandais qui en faisait un commerce très lucratif avec la Norvège, l’Angleterre et même la France. D’ailleurs, durant la veillée, il fut beaucoup question, entre les hommes, de ce matériau très prisé qu’était les dents des mastodontes marins.

C’est ce que m’apprit Gunni en me rejoignant dans notre alcôve, au milieu de la nuit, alors que je m’étais réveillée pour le questionner sur le but de la visite de l’Islandais. « Qu’a-t-il à troquer, cette fois, demandai-je ? Je ne l’ai vu rien offrir à table et Frida dit que ses cales sont presque vides. C’est curieux non ? Pas de fret dans un navire notoirement reconnu comme l’un des meilleurs knörrs marchands sur la mer du Nord...
- Gudlaugson est en route vers l’Irlande où il veut monter une expédition pour le Vinland, répondit Gunni en se glissant sous les couvertures.
- Le Vinland, répétai-je avec étonnement ! C’est au bout du monde ! Qu’irait-il fabriquer sur un territoire que les Greenlandais ont délaissé depuis dix ans ?
- La chasse au morse.
- Mais enfin, Gunni, pourquoi aller aussi loin ? Des morses, il y en a partout : en Écosse, en Irlande, dans les Nordreys et même en Islande...
- Il paraît que non, argua Gunni. Dans la dernière année, la capture des morses sur les côtes environnantes n’a pas été assez importante pour permettre le commerce de leurs dents sur le marché européen. Jusqu’aux eaux greenlandaises qui en seraient maintenant dépourvues. Gudlaugson affirme que les bêtes ont fini par se déplacer massivement vers l’ouest pour éviter la traque et que c’est désormais le Vinland qui les abritent.
- Avoue que c’est cher payer que d’aller quérir l’ivoire aussi loin en s’exposant aux périls de la mer et des pirates...
- Tu oublies, Moïrane, que la rareté d’un objet en fait précisément grimper le prix. Ne crois pas que la demande des prélats et des rois ait baissé pour le matériau juste parce que les marchands en offrent de moins en moins. Que non ! Au dire de Gudlaugson, il y a une véritable fortune à faire pour ceux qui ont la témérité d’aller cueillir l’ivoire là où il abonde... », conclut Gunni avec inspiration.

Sur ce, il me prit dans ses bras et se lova dans mon dos en soupirant. Au moment de sombrer dans le sommeil, il ajouta faiblement à mon oreille, comme un chuchotement au milieu d’un rêve : « Dans tout le monde chrétien, les grands seigneurs appellent «or blanc» les dents de morse et la corne torsadée des licornes de mer...  » Je fis semblant de n’avoir rien entendu. Comme le trafic de Gudlaugson m’indifférait, je chassai de mon esprit la conversation avec Gunni et tombai profondément endormie, tout enveloppée par la chaleur apaisante de nos corps enlacés, et maintenant réconciliée avec mon éprouvante journée.

Je m’aperçus, dès le lendemain matin, que le sujet des dents de morse n’était pas clos. Gudlaugson et Gunni reprirent leur conversation de la veille avec verve, en compagnie de Roderik, Cinead, Pelot et l’équipage islandais. Attirés par l’air doux, ils s’étaient tous assis dehors sur des socles, devant l’entrée du fortin. Le soleil bas faisait miroiter la chevelure rousse de Gunni, les casques des Islandais et les épées dans leurs baudriers. Tout en vaquant à mes occupations en compagnie d’Ingrid, de Frida et d’Elsie, j’écoutais les échanges entre les hommes d’une oreille distraite. Je compris qu’ils parlaient surtout des techniques pour capturer le morse et que les huit membres d’équipage étaient des chasseurs plus que des navigateurs. Je déduisis qu’ils ne faisaient pas partie de l’escorte régulière de Gudlaugson en saisissant que les marins habituels de ce dernier avaient refusé de participer à l’expédition au Vinland. La situation obligeait le capitaine à recruter des hommes en dehors de son réseau de connaissances, ce qui expliquait apparemment son voyage en Irlande.

C’est à ce moment des échanges qu’intervint Gunni pour poser, à voix basse, une question que je n’entendis pas et qui piqua aussitôt ma curiosité. M’approchant de la porte restée ouverte, je glissai un oeil sur le groupe. Mon mari me faisait dos : les coudes appuyés sur les genoux dans une attitude expectative, son corps se tendant vers Gudlaugson assis en face de lui. Je perçus immédiatement l’importance de la réponse que Gunni attendait de Gudlaugson. « C’est assez délicat à expliquer, Gunni, dit ce dernier, sur un ton de confidence. Je souhaite refaire le périple que j’ai réussi l’an dernier, c’est-à-dire traverser l’océan à partir de l’Irlande, mais mes hommes d’alors ont tous décliné le contrat. Ils ont fait valoir des objections que je respecte, même si elles me contrarient.
- Si c’est pour naviguer durant des semaines sans le repère des côtes, je les comprends, fit Gunni.
- Il y a de ça dans leur refus, reprit Gudlaugson en hochant la tête, mais mon choix pour un départ d’Irlande repose sur une autre raison. Comme je ne dispose pas des fonds nécessaires pour monter l’expédition seul, il me faut un commanditaire puissant, et ce commanditaire, je pense bien pouvoir le trouver chez les Irlandais en la personne d’un évêque... »

En disant cela, l’Islandais leva les yeux, m’aperçut et se tut. Gunni se retourna, croisa mon regard, puis revint à Gudlaugson. Le capitaine se leva, fit un petit signe de tête à Gunni pour l’inviter à le suivre et tout le groupe partit, comme animé d’un même mouvement. Je vis les hommes sortir tranquillement de l’enceinte, talonnés par les enfants qui se bousculaient, puis, je retraitai à l’intérieur de la salle, en proie à un étrange sentiment. Pourquoi avais-je l’impression que Gudlaugson cherchait à me cacher quelque chose ? Mon air dut inquiéter Frida qui m’interrogea sur le départ subit des Islandais avec mon mari. Je haussai les épaules et repris mon ouvrage sans répondre, bien résolue à interroger Gunni plus tard afin qu’il m’éclaire sur l’expédition islandaise présentée avec tant de réserves par son organisateur.



Tandis que les bambins se pourchassaient sur le pont du navire, où on les avait fait grimper et que l’équipage islandais, tout en les ayant à l’œil, échangeait avec les hommes du clan Gunn, Gudlaugson avait pris à part le chef de Helmsdale. Les deux amis firent quelques pas sur la plage pour s’entretenir privément. L’intérêt de Gunni pour l’ivoire n’avait pas échappé à l’Islandais, qui misait beaucoup sur cet attrait afin d’inciter le graveur à accepter un projet d’association. « Je t’offre autant de parts que tu me fournis d’hommes, Gunni. Plus on aura de bras, plus vite on atteindra l’île d’Alba et plus efficace sera la chasse aux morses. Dans ce genre d’opération, nul besoin d’excellents marins ou de chasseurs expérimentés : tout n’est qu’une question de muscles. Quinze hommes solides qui savent ramer, manier la hache et qui ne rechignent pas à passer un hiver loin de leur foyer : c’est tout ce qu’il faut pour remplir une cale d’or blanc ! »

Afin de se faire plus convaincant, Gudlaugson étreignit le bras de son ami d’une main tout en tripotant ses colliers de l’autre. Il le dominait en hauteur, mais non par la largeur des épaules, que Gunni avait fort développées. Celui-ci fixa la mer hérissée par l’écume pointue des vagues et émit un grognement, que l’Islandais interpréta comme un encouragement. « Avoue que tu brûles de palper cet ivoire immaculé, de le façonner, d’en extirper les plus belles figures dont ton ciseau est capable et d’en faire ta félicité, insista Gudlaugson. Allons, Gunni, je suis sûr que l’aventure te tente, ainsi qu’à plusieurs de tes hommes : dans le clan Gunn, vous jouissez tous de la vigueur adéquate pour plonger dans une telle équipée en plus du cran nécessaire. Qu’est-ce qui te fait hésiter ?
- Qu’entends-tu exactement par «cran» ? Fais-tu allusion à celui dont ont usé les Greenlandais quand ils ont pourfendu les Skrealings, ou bien penses-tu au courage des marins qui se sont risqués à voyager hors de la vue des côtes sous tes ordres ? Ce même cran dont ils manquent aujourd’hui pour te suivre, répliqua Gunni.
- Peut-être, en effet, ces hommes manquent-ils de cran, mais pas moi, car ni la mer, ni les Skrealings ne m’effraie. Je dompte parfaitement la première et connais suffisamment la nature des seconds pour t’en parler franchement. La traversée, l’itinéraire, le cap : je maîtrise déjà tout cela... Un bon dix-huit jours de navigation, plein ouest, sur mon excellent navire; le minimum de cargo, c’est-à-dire l’eau, les provisions et le matériel de traversée et de chasse; mais rien d’autre afin de laisser le maximum de place à la cargaison d’or blanc au retour. Puis, une fois rendus au Vinland, nous tombons dans l’abondance : du bois plus qu’il n’en faut, du gibier, du saumon, du blé sauvage et même des vignes. J’ai repéré l’emplacement de Leifsbudir et ce sera facile de remettre en état les habitations et peut-être même la forge. Cet ancien campement greenlandais est situé au cœur du pays des morses. Quant aux Skrealings, je sais d’expérience qu’ils n’attaquent pas les premiers et qu’il y a moyen de les apprivoiser. Mieux encore, ils chassent le morse eux aussi, mais ils le font moins pour les dents que pour le reste... Je pense donc que nos intérêts pour la bête sont merveilleusement complémentaires et qu’en faisant preuve d’un peu d’astuce, nous pourrions obtenir leur collaboration et unir nos haches à leurs harpons...
- En un seul hiver, dis-tu ?
- Un seul », affirma Gudlaugson.

Le sourire aux lèvres, le chef et le capitaine rejoignirent le groupe d’hommes qui s’était grossi entre temps des autres membres du clan Gunn. Ensemble, dans une joyeuse cacophonie, ils discutèrent de l’expédition au Vinland, confortablement assis au fond du knörr. Au mi-temps du jour, Moïrane, Frida, Elsie et Ingrid eurent vent du projet par le jeune fils de Roderik qui avait épié les hommes et qui rapporta la nouvelle au fortin, en claironnant à tue tête : « Père s’embarque avec les Islandais ! Père s’en va chasser les orblancs !
- Que racontes-tu, petit chenapan, fit la mère en interceptant l’enfant ?
- Messire Gudlaugson emmène avec lui tous ceux qui veulent le suivre : il y a père, Cinead, Pelot, Grim, Herulf, Lorne, Tòmag et même le chef a levé la main, répondit l’enfant d’une voix essoufflée.
- Qu’est cela ? » s’étrangla Moïrane, en dévisageant ses trois compagnes, d’un air ahuri. Frida libéra le bambin qui sortit de la pièce du même pied précipité qu’il y était entré. « Je crois que mon fils a compris tout de travers, commença-t-elle. Le plaisantin raconte constamment des fables... Cette histoire est parfaitement déraisonnable et nous serions sottes de nous en alarmer.
- J’aimerais être aussi sereine que toi, Frida, dit Ingrid.
- Moi aussi, ajouta Elsie. Quoi qu’il en soit, nous allons en avoir le cœur net très bientôt, quand nos hommes vont passer à table...
- ...et aux aveux », coupa sèchement Moïrane.

Le repas du soir fut particulièrement houleux et les Islandais, en leur qualité d’invités, en conçurent quelque malaise. Gudlaugson n’avait pas imaginé le mur de protestations que l’annonce allait soulever chez les épouses, pas plus qu’il n’avait soupçonné le pouvoir qu’elles détenaient sur leurs maris. Ainsi, les femmes du clan Gunn se mêlaient âprement des affaires des hommes et cette ingérence pouvait même aller jusqu’à leur interdire de participer à une expédition, chose qui aurait été tout à fait inadmissible dans un foyer islandais.

Dépité, le capitaine choisit de se retirer sur son knörr pour passer une veillée tranquille avec son équipage, laissant à Gunni le soin de régler l’affaire avec ses gens. Ce dernier rejoignit les Islandais bien tard dans la soirée, après avoir consulté tout le clan. D’un air contrit, il annonça sa décision : « Mon ami, dit Gunni à Gudlaugson, je suis désolé de t’annoncer cela : je ne te suivrai pas. Seulement un homme à Helmsdale sera de ton équipage pour la chasse d’hiver au Vinland : Lorne. Il est autorisé à partir parce qu’il n’est pas marié.
- J’espère que tu plaisantes, fit Gudlaugson.
- Je ne plaisante pas : c’est comme ça.
- Grand dommage ! Tu manques une chance fabuleuse de t’enrichir en succombant au refus des femmes... une chance qui ne se représentera pas, j’en ai bien peur.
- C’est dit, Gudlaugson, ne m’en parle plus », siffla Gunni avant de s’en retourner au fortin d’un pas raide. Décontenancés, les Islandais observèrent le chef du clan Gunn gagner l’enceinte de Helmsdale, toute baignée, à cette heure-là, par la lumière brumeuse de la lune, puis ils s’interrogèrent du regard. « Les gars, il serait préférable de dormir à bord, cette nuit », fit simplement Gudlaugson. Ses hommes hochèrent la tête et s’activèrent silencieusement à préparer leur couche dans l’obscurité de l’entrepont. Quelques minutes plus tard, leurs ronflements montaient en chœur vers les étoiles, en se mêlant au clapotis des vagues qui venaient mourir dans la baie.



« Tu m’en veux, je le vois bien », finis-je par dire au bout d’un moment. Couché sur le dos, les yeux grand ouverts, Gunni ne m’avait pas adressé la parole depuis qu’il s’était mis au lit, dès après sa très brève visite au knörr des Islandais. Je le sentais furieux et cela m’alarmait. Se retournant brusquement sur le côté, il m’opposa son dos et son silence. Alors, les larmes me montèrent aux yeux. Gunni refusait le dialogue pour la première fois de notre vie commune et je m’accablai de la faute de ce désaccord momentané.

Le visage caché derrière mes mains pour comprimer mes sanglots, je m’appliquai à réfléchir le plus posément possible : je repris les arguments dont j’avais usé pour m’opposer au projet de Gunni et je les réexaminai un à un, sous l’éclairage nouveau de la peine qui me submergeait. Avais-je le droit de priver mon mari de l’inattendue bonne fortune qui s’offrait à lui ? L’absence de six mois de son chef était-elle si catastrophique pour la colonie de Helmsdale et tellement insupportable pour son épouse ? Les dangers à sillonner le milieu de l’océan s’avéraient-ils aussi terribles que je le croyais ? Et surtout, le mode d’opération de Gudlaugson au Vinland était-il celui d’un pirate ou celui d’un homme honnête ? Qui serait la véritable proie dans cette expédition : les morses ou les Skrealings ? Cette dernière question me torturait en me présentant l’image de Gunni redevenu un Viking au contact des Islandais; un pilleur de ressources plutôt qu’un commerçant; un manieur d’épée contre ses semblables plutôt qu’un chasseur de gibier; et surtout, un adorateur de Thor plutôt qu’un fervent chrétien. À l’évocation de cette sombre perspective, je me signai, puis je m’absorbai dans mes dévotions en murmurant les prières du bout des lèvres. C’est ainsi que je finis par m’endormir.

Au petit matin, je m’éveillai aux sons étouffés des étreintes auxquelles se livraient les trois autres couples dans la salle commune. L’alcôve voisine à la nôtre, séparée par des toiles, logeait Pelot et Elsie ; en face de nous, de l’autre côté de la fosse à feu, un large emplacement délimité par des cloisons basses était réservé aux deux familles de la maisonnée, réparties de part et d’autre d’une toile suspendue aux solives du plafond. Si les dormeurs étaient ainsi tous isolés visuellement, ils ne l’étaient guère sur le plan sonore. Les grognements caractéristiques de Roderik quand il besognait Frida; les couinements particuliers d’Ingrid soumise aux assauts de Cinead; et le ahanement compulsif de Pelot, témoignaient sans équivoque de leurs ébats matinaux. Je me retournai délicatement afin de ne pas réveiller Gunni, mais je me rendis compte que cette précaution était inutile, en croisant son regard gris. « On dirait que tes amies ont trouvé une façon de se faire pardonner, fit-il en s’étirant.
- Qui te dit qu’elles ont besoin de l’être ? Pourquoi ne serait-ce pas leurs hommes qui les cajolent pour s’excuser de leur goujaterie d’hier soir, répliquai-je, tous remords envolés ?
- Hier, nous n’avons pas été goujats, mais par contre, vous, les femmes, avez été peu compréhensives et toi, particulièrement acariâtre. Qu’est-ce qui t’arrive, Moïrane ? Il y a des jours où je ne te reconnais plus, tellement ton humeur est massacrante ? » Son ton sincère et compatissant me remua, et, à mon grand désarroi, j’éclatai en sanglots. J’aurais voulu répondre que j’étais désespérée par mon incapacité à lui donner une descendance; que la peur de le perdre m’étreignait du matin au soir; que le soutien d’un prêtre pour ramener la foi dans le clan faisait cruellement défaut à la paix de mon âme; que, que, que... Mais le chagrin bloquait les aveux au fond de ma gorge. Gunni m’enlaça en soupirant et attendit que l’orage passe. Puis, entre deux hoquets, nous entendîmes Elsie commenter ironiquement mes pleurs, ce qui fit réagir Gunni. « Pelot, fais taire ta femme : son gros ventre ne l’autorise pas à manquer de respect à la maîtresse de maison », cria-t-il en frappant la paroi de toile ! Un bougonnement de Pelot, suivi d’un gloussement d’Elsie, fit écho à l’injonction de Gunni et le silence retomba dans leur alcôve, de même qu’à l’autre bout de la pièce, dans les lits de Cinead et de Roderik.

Satisfait du résultat obtenu, Gunni resserra son étreinte. « Je suis acariâtre parce que je suis malheureuse », parvins-je finalement à bredouiller. Mon mari ne souffla mot. J’essuyai furtivement mon visage et dressai la tête pour le regarder. « Je suis malheureuse de ne pas te rendre heureux », ajoutai-je en luttant contre un nouvel afflux de larmes. Gunni hocha la tête en fermant les yeux et je perçus une légère contraction de ses joues sous sa barbe courte : il se retenait de sourire. « C’est moi qui te demande pardon, ajoutai-je tout bas. Malencontreusement, je suis souillée en ce moment... encore une fois. Tu n’auras aucun plaisir à me prendre, ce matin.
- Enfin ! Le voilà qui se montre, le vrai responsable de ton tourment... Que puis-je y faire, dis-moi ? Comment un homme peut-il consoler sa compagne de cette épreuve ?
- Je sais très bien qu’il n’y a absolument rien à faire, avançai-je. Dans sa sagesse infinie, Dieu décide de ces choses... - Vraiment ? Si tel est le cas, cherchons la raison pour laquelle Il choisit de nous priver d’une postérité. Raconte-moi, Moïrane, en quoi nous faisons défaut à Christ pour nous mériter cela. »

Mille et un petits manquements me vinrent à l’esprit, tantôt de mon fait, tantôt de celui de Gunni, mais rien, ce me semble, n’encourait une aussi triste punition que celle que nous subissions depuis six années de mariage. Désolée, je ne sus rien dire. Doucement, je me pressai contre son torse chaud et humide, mouvement qu’il accueillit amoureusement : sa bouche chercha la mienne qu’il baisa, me signifiant ainsi qu’il n’attendait pas de réponse de ma part et qu’il ne me gardait pas rancune pour la discussion de la veille. Le nœud qui opprimait mon cœur se dénoua soudain et je me livrai à Gunni comme un chat qui fond sur une assiette de crème.

Plus tard, le babillage des jeunes enfants qui sortent des couvertures, le trottinement de leurs petons sur le plancher, le geignement du bébé de Frida réclamant la tété et le tambourinage d’un jet d’urine au fond d’un seau, tous ces bruits qui extirpent habituellement les adultes de leur lit, se produisirent avec leur ineffable ponctualité, mais Gunni et moi n’en tinrent nul compte. Lorsque nous nous décidâmes enfin à ouvrir la tenture de notre alcôve, Gunni lissait sa moustache d’un air comblé et, au travers de ma tignasse tout ébouriffée, j'affichais mon sourire le plus radieux.



Tous les habitants de Helmsdale assistèrent à l’appareillage du knörr des Islandais à bord duquel était monté Lorne, seul représentant du clan. Le jeune homme d’à peine dix-neuf ans, qui n’avait jamais pris la mer pour un voyage de cette envergure, essayait de contenir son émotion devant les hommes d’équipage et devant les membres de sa famille venus saluer son départ sur la grève. Si les premiers ne lui prêtaient guère d’attention en s’affairant aux manœuvres, les seconds l’abreuvaient d’encouragements comme s’il allait accomplir un exploit.

La veuve Devorguilla se tenait en retrait du groupe agglutiné sur les cailloux mouillés et elle fixait son fils avec un visage impassible. Un tremblement du menton presque imperceptible trahissait cependant le trouble de cette femme forte qui avait fondé la colonie de Helmsdale avec le défunt Biarni l’Ours et avait conservé une grande autorité sur ses habitants. Sa taille corpulente, son air auguste et sa voix tonnante imposaient naturellement le respect, et son intelligence vive, son esprit d’organisation et sa droiture suscitaient chez tous la considération due aux gens d’expérience. Avec Grim le Casqué, Devorguilla était la plus âgée du village, de là lui venait d’être la femme la plus consultée par la gent féminine. Comme la candidature de Lorne avait été proposée par elle, personne n’avait osé y faire obstacle, pas même Moïrane. Aujourd’hui, le clan voyait partir pour la première fois un de ses hommes et le moment revêtait une importance pleine de gravité.

Quand les préparatifs pour l’appareillage furent complétés et que Gudlaugson donna le signal de départ, Gunni, Herulf, Roderik, Tòmag, Grim et Cinead s’arc-boutèrent de part et d’autre de l’étrave pour pousser le navire. Ensemble, scandant leurs gestes par des cris, ils soulevèrent la pince et avancèrent jusqu’à ce que la coque glisse librement dans l’eau. À cet instant précis, Lorne, qui s’était penché sur le plat-bord pour suivre l’opération de près, croisa le regard de Grim le Casqué et surprit son geste d’adieu : un mouvement discret de la main qui ressemblait à un signe de croix. Il lui répondit de la même manière en lançant : « Je reviendrai, Grim; veillez sur mère jusque-là !..» L’homme hocha la tête, puis, il se retourna en direction de Devorguilla qui les observait. Un pli mécontent barrait le front de la femme qui s’empressa d’apostropher Grim à son retour dans le groupe. « Je t’ai vu, Grim le Casqué, fit-elle, sourdement. Tu as échangé avec Lorne le signe de Thor. N’as-tu pas honte ?
- C’était fait sans malice, répondit Grim.
- Peut-être, mais ce n’est pas chrétien. Lorne est encore jeune et je ne veux pas qu’il adopte des croyances qui soient indignes de la mémoire de son père, lequel n’était pas un Normand, comme tu le sais.
- C’est vrai, mais Biarni l’Ours, ton défunt époux, qui a aimé Lorne comme son propre fils, était Normand, lui. Quand il a agonisé, il m’a confié l’éducation de Lorne en le recommandant à la protection de Thor. Tu ne peux ignorer cela, Devorguilla. Sache que jamais je ne ferai défaut aux dernières volontés de mon frère de sang, et toi, sa veuve, tu devrais en faire autant. - Moi, Devorguilla, veuve de Biarni l’Ours, fondatrice et gardienne de la colonie de Helmsdale, je suis une chrétienne et mes enfants sont élevés dans la foi de Christ. Nous ne reconnaissons et n’adorons qu’un seul Dieu. Si Biarni a appelé d’autres divinités sur son lit de mort, il a néanmoins demandé et reçu une sépulture chrétienne, n’est-ce pas ? Alors, pour honorer son nom, j’agirai toujours et uniquement selon les préceptes de Christ. Qu’il en soit ainsi pour Lorne, tout comme pour Elsie, et n’interviens pas là-dedans, Grim le Casqué.
- Occupe-toi de ta conscience et je m’occuperai de la mienne », rétorqua Grim avec le sourire, en mettant le moins de provocation possible dans sa voix. L’homme estimait beaucoup le rôle que Devorguilla jouait à Helmsdale et nourrir une animosité contre elle était bien la dernière chose qu’il souhaitait. Non loin d’eux, se tenait Gunni, qui avait saisi suffisamment la nature de leur échange pour s’en inquiéter. « Mon cher Grim, dit-il sur un ton taquin, ne serais-tu pas un peu jaloux de Lorne ? Avoue donc que tu aurais aimé que Devorguilla suggère ton nom pour entrer dans l’équipage de Gudlaugson plutôt que celui de son fils.
- Ha! Je crois que Grim est plus jaloux de l’Islandais, siffla Devorguilla. Il n’apprécie pas qu’un autre que lui-même initie Lorne aux mâles activités, et voir mon fils devenir un homme en dehors de sa gouverne l’insupporte.
- Il se peut bien que tu dises vrai, Devorguilla, répondit tranquillement Grim. Il n’y a pas de déshonneur à cela. Lorne est un brave gaillard et j’aurais éprouvé une grande fierté à être son mentor...
- De toute façon, coupa Gunni en élevant le ton, je n’aurais jamais permis l’enrôlement de Grim le Casqué dans une expédition à laquelle j’aurais moi-même participé. » Tous les yeux abandonnèrent le spectacle du knörr qui s’éloignait dans la baie, pour converger vers le chef avec étonnement. Posant une main sur l’épaule de Grim, Gunni ajouta avec emphase : « En effet, mes amis, qui mieux que lui peut diriger le clan en mon absence ? » Indécis, les habitants de Helmsdale se dévisagèrent durant une longue minute en cherchant quelle interprétation donner à cette déclaration inopinée. Quelques femmes épièrent la réaction de Moïrane, qui, contre toute attente annonça que Devorguilla la remplacerait comme maîtresse de la colonie, advenant l’absence de son chef : «... car j’accompagnerai mon mari où qu’il aille, quels que soient la durée ou le but du voyage. »


 



 
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