Pour échapper à la vengeance des royalistes, Joseph, le frère de Napoléon, est allé vivre à Bordentown au New-Jersey, où il s'est fait construire une maison le long de la rivière Delaware. À ce fait historique, Ginette Major a greffé la fuite fictive de l'Empereur vers l'Amérique. Son uchronie veut que ce soit Napoléon qui ait eu l'idée de faire ériger cette habitation, dont il reste des vestiges le long de Park Street. Au lieu de se livrer aux Anglais, Napoléon affrète le Pike, qui déjoue les rets de la surveillance de l'Atlantique par la fière Albion. Déguisé en riche bourgeois, il débarque sain et sauf à New York sous le nom de Muiron. Espérant s'acclimater à la vie américaine qu'il qualifie de purement mercantile, il reproche à son pays d'accueil son absence de culture. Ce manque le mène d'abord à Philadelphie, mieux pourvu à cet effet, où Joseph vient le rejoindre. Alors que l'on craint que Napoléon reprenne son trône ou envahisse le Canada, le petit caporal s'informe paisiblement de l'actualité de la France, inquiet du sort que le régime royal réserve à sa famille et aux membres de sa gouvernance, qui n'ont pu le suivre en Amérique. En fait, l'auteure exploite les conséquences de sa défaite à Waterloo et examine, d'autre part, comment l'empereur et son entourage aristocratique parviennent peu à peu à faire sienne les coutumes plus démocratiques de leur terre d'exil. C'est un roman aucunement redondant et riche en renseignements, véhiculés par de véritables personnages que Napoléon reçoit comme amphitryon dans un décor champêtre. Plats gastronomiques et vins de qualité accompagnent tout repas, qui fait partie de presque tous les chapitres. Cette œuvre, comme une hagiographie, grandit le héros, dont on a tracé le portrait d'un homme empathique attaché à sa famille et à ceux qui l'ont servi. Cette facture porte sa part d'ennui, mais le don de conteuse de l'auteure donne au roman un souffle que soutient une plume assez alerte pour éviter les fleurs du tapis.
-Paul Proulx