La Cordonnière

COMMANDEZ
La Cordonnière
Publication: 1999
vlb éditeur
614 pages
ISBN: 2890056767
---ICI---




La Cordonnière

La Cordonnière raconte l'histoire hors du commun de Victoire Du Sault, première femme à exercer le métier de cordonnière au Québec, dont l'imagination créative fut à l'origine de la fortune de la célébre famille Dufresne.
Les rives du lac Saint-Pierre, plus particulièrement les villages de Yamachiche et de Point-du-Lac, de même que la ville de Trois-Rivières, sont le théâtre de cette grande fresque historique et familiale qui se déroule à la fin du XXe siècle.

Entourée d'une kyrielle de personnages attachants, cette femme audacieuse se retrouve constamment à la croisée des chemins entre son passé dont un pan doit demeurer secret, son présent marqué par ses élans amoureux, sa soif de maternité et sa passion pour la création de modèles de chaussures, et un destin qu'elle tente de maîtriser à travers de nombreuses épreuves déchirantes.

En 1998, le roman La Cordonnière a obtenu le prix littéraire des professionnels de la documentation des Bibliothèques publiques Mauricie-Centre du Québec et le prix du public La Presse du Salon du livre de Montréal.



Extrait
-------------------------------------------

Pas déjà? s'exclama Victoire.
Malgré les mille précautions qu'il avait prises, Thomas l'avait réveillée.
«Qu'est-ce qui t'oblige à te lever tout de suite? Tu ne pourrais pas faire un spécial pour ce matin? lui demanda-t-elle, en le ramenant sous les couvertures. Tu me manques tellement...
Elle saisit sa main, la promena doucement sur sa poitrine, l'entraîna sur son ventre et sur ses cuisses, brûlante de désir.
Je ne peux pas maintenant, Victoire. J'ai beaucoup de route à faire aujourd'hui. Sans compter que ça pourrait être long à Batiscan... Mais, je te promets de te gâter à mon retour», dit-il en se dégageant de son emprise.
Victoire se retourna vers le mur, souhaitant que Thomas quitte la maison au plus vite, tant elle ne pouvait plus retenir ses larmes.
Un peu de tendresse pour le jour de ses trente et un ans! Un peu plus d'attention! Au pire aller, juste un souhait de circonstance.
Happé par le travail, Thomas avait, pour la deuxième fois, oublié l'anniversaire de naissance de son épouse.
Victoire avait beau se répéter qu'il ne s'agissait que d'un oubli, que dans moins de cinq kilomètres, Thomas s'en voudrait de ne pas y avoir pensé, elle en était profondément affligée. Sa peine se doublait du fait que, hors de tout doute, la fougue du jeune amant se faisait plus discrète, moins présente. La maturité de ses vingt et un ans, ses responsabilités familiales, certaines déroutes avaient ralenti ses élans amoureux. Victoire s'en inquiétait. Son corps lui était-il devenu à ce point familier qu'il n'éveillât plus cet élan passionnel qui l'avait jeté dans ses bras lors de l'incendie, et qui l'avait tenu accroupi derrière une clôture des soirées durant? Ses mains ne savaient-elles plus redessiner les formes de son corps, laissant à chacune cette empreinte amoureuse que ses lèvres venaient y déposer? Victoire avait froid dans son coeur et dans son corps. Elle n'attendait que le bruit des derniers pas de son mari sur la galerie, pour sortir de son lit, aller faire une bonne attisée et revenir se réfugier sous ses couvertures, abandonnée au chagrin qui lui serrait la gorge.

Le bruissement de l'écorce de bouleau que Victoire coinçait entre les pièces de bois d'érable couvrit les pas feutrés de Georges-Noël, qui, intrigué d'entendre Thomas partir de si bonne heure, descendait dans la cuisine. Campé devant la fenêtre, il contemplait le paysage qui sortait tout doucement de la torpeur de la nuit. Le matin baignait encore dans le mauve du soleil levant. Les arbres se découpaient en encre bleu sur une toile rosée dans laquelle la silhouette de Thomas dans sa calèche se fondait. «Depuis que je la connais, se dit Georges-Noël, il fait toujours beau, le 16 avril.» Doucement, il tourna la tête vers l'élue de ce jour. Sa chevelure légèrement ondulée, éparse sur sa robe de nuit de flanelle bleue, et ses gestes lents et contrôlés comme la douleur qui l'habitait, le bouleversèrent.
Adossé à la fenêtre, il observait chacun de ses mouvements, à l'affût de la minute propice pour lui souhaiter un bon anniversaire. Intimidée par ce regard qu'elle sentait rivé sur elle, Victoire alimentait le feu qui crépitait lorsqu'elle échappa un rondin. Georges-Noël se précipita pour le ramasser, mais il demeura accroupi à ses pieds. La finesse de ses jambes nues, l'aspect satiné de sa peau le troublèrent. Sa main se fraya un chemin entre la honte et le désir, de son mollet jusqu'à ses hanches.
À son tour immobile, Victoire eut l'impression que tout s'était arrêté autour d'elle. Les interdits avaient fui sa conscience. Ses mains vinrent se poser sur cette tête blottie contre son ventre. De ses bras robustes, Georges-Noël encercla sa taille. Elle ne recula pas.
Depuis ce mémorable dimanche de la demande en mariage, Victoire avait mené une dure lutte à ses désirs, les matant à force de volonté et d'illusions entretenues. L'instabilité de Thomas, ses présences insatisfaisantes comme ses absences prolongées laissaient dans son cœur un vide que les débordements de l'amour dévorant de Georges-Noël ne demandaient qu'à combler. Mais elle n'était pas sienne. Il leva la tête vers elle et la regarda, le visage couvert de honte. Il aurait voulu lui dire que son désir charnel n'était rien à côté de l'amour fou qu'il lui portait. Mais sa flamme s'intensifia au contact de celle qu'il reconnut dans les yeux de Victoire, et il fut pris de vertige.
Aussi fort que la débâcle qui avait tout englouti sur son passage, leur amour,comme un torrent déchaîné les jeta sur le lit. En cet homme déchiré par de cruels renoncements, rien ne résista au déferlement de la passion: sa fierté, ses principes, l'amour de son fils, tout fut consumé par ce feu dévorant qui lui brûlait la peau.
Après s'être aimés pendant tant d'années d'un amour tissé de malentendus, la fusion de leur corps les porta à l'extase dans la fulgurante vérité de l'attirance de leur être.
Cet homme qui avait hanté ses premières insomnies et nourri ses rêves de jeune fille avait été séduit alors que la femme venait à peine de naître en elle.
Imperceptiblement, le désir s'était incrusté dans sa chair, s'enfonçant davantage à chaque obstacle qui se dressait entre eux.
Les paupières closes, Georges-Noël se livra de nouveau à l'empreinte de ses caresses sur sa peau:
Jamais mon corps d'homme ne pourra les oublier, murmura Georges-Noël.
Des larmes coulèrent sur ses joues et ses mains qui cherchaient celles de Victoire tremblaient. Une détresse indescriptible ternissait son regard.
Faut pas être triste, monsieur Dufresne, maintenant qu'on sait... La vérité, ça rend plus fort...
Victoire était heureuse. Sans remords.
«Je vous devais ces moments de bonheur. Je vous les devais pour m'avoir éveillée à l'amour dans ce qu'il a de plus magique, quand je n'avais que quinze ans. Aujourd'hui, vous m'avez amenée à l'extase, une extase que je voudrais désormais ne partager qu'avec Thomas», lui confia-t-elle avec des larmes dans la voix.
Georges-Noël la serra contre lui. Ses sanglots avaient des résonances d'adieu. «Promettez-moi deux choses maintenant lui demanda-t-elle en se dégageant légèrement. D'abord, de ne jamais regretter ce qui vient d'arriver.»
Ils fermèrent les yeux et s'abandonnèrent de nouveau à une douce et longue étreinte.
«Aussi, je voudrais que ces minutes de paradis restent uniques, vous comprenez? Uniques!»
Avant de la quitter, Georges-Noël caressa son visage et déposa un baiser sur son front.
Je vais essayer. Peut-être qu'un jour, j'aurai aussi trouvé le courage de te parler, ajouta-t-il, en sortant de la chambre.
«Me parler de quoi?» aurait voulu lui demander Victoire. Mille sujets foisonnaient dans son esprit.
Georges-Noël sortit harnacher sa jument, annonçant qu'il quittait pour la journée. Victoire ne pouvait demander mieux. À travers les cajoleries de Clarice et les gazouillements d'Oscar, elle pouvait à son aise se balader entre l'ivresse du matin et l'espoir qu'avec le temps, Thomas en vint à ressembler à son père.
Cette espérance fortifiait son affection pour son mari. Mais elle n'appréhendait pas moins les moments de solitude auxquels ce dernier la livrerait encore. Une inquiétude teintée de nostalgie s'empara de Victoire en regardant Georges-Noël s'éloigner. Maintenant qu'elle s'était prêtée à lui, la verrait-il désormais comme l'objet de sa chute ou celui de sa libération? Les larmes qu'il n'avait pu retenir avant de la quitter étaient-elles l'expression d'un grand bonheur ou celle d'une déchirement? Il y avait tant de mystères, tant de non-dits chez cet homme!

p. 187


 
 
Sommaire
Pauline Gill
La cordonnière
Entretien
Liens


© 2000-2007 vlb éditeur. Tous droits réservés.