Le Testament de la cordonnière

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Le Testament de la cordonnière
Publication: 2000
vlb éditeur
664 pages
ISBN: 2890057364
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La Cordonnière

Le Testament de la cordonnière

1890. Laissant derrière elle le souvenir d’un amour interdit, Victoire Du Sault déménage de Yamachiche à Montréal avec toute sa famille. La cordonnière espère ainsi trouver dans cette ville un milieu où elle pourra s’épanouir en tant que femme et créatrice, où son mari pourra réaliser ses ambitions et ses fils, se préparer un bel avenir. Mais leur destin sera souvent difficile, périlleux même, exigeant de tous courage et persévérance.

Le Testament de la cordonnière complète avec bonheur la grande saga romanesque entreprise avec La Jeunesse de la cordonnière et poursuivie dans La Cordonnière. On y retrouve avec plaisir une Victoire Du Sault qui atteint la cinquantaine sans que sa fougue se soit éteinte. Épouse attentionnée, mère aimante et femme d’affaires avisée, elle connaît, parmi les siens, une authentique joie de vivre. Au soir d’une vie passionnante, elle voit leurs rêves commencer à prendre forme et la cité de Maisonneuve se transformer sous leur impulsion.

Extrait
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CHAPITRE PREMIER

La gare de Yamachiche tremble sous les vrombissements du train en provenance de Trois-Rivières. Sur le quai, un couple entouré de ses cinq enfants s'apprête à y monter. En ce 20 juin 1890, habités de sentiments divergents, Victoire Du Sault et Thomas Dufresne quittent la Mauricie. Définitivement, croient-ils.
Chevelure nouée en chignon sous un chapeau de paille fleuri, la cordonnière de Yamachiche prend place dans l'un des luxueux wagons du Canadien Pacifique, à destination de Montréal où son mari compte faire fortune dans le commerce de la chaussure. Victoire porte une robe de taffetas émeraude qui rehausse un teint que ses quarante-cinq ans ont quelque peu terni. Frappés par son élégance, peu de gens remarquent la mélancolie qui voile son regard en cette journée pourtant mémorable.
Victoire laisse derrière elle des gens attachants, une clientèle établie et, espère-t-elle, tous les repères d'un amour interdit avec l'homme mort dans ses bras l'hiver précédent, son beau-père. Ne subsiste qu'une lettre enfouie dans son sac à main. En plus du déchirement qu'elle éprouve à quitter son coin de pays, elle ressent une certaine appréhension quant aux ambitions de son mari et aux exigences de la vie citadine. Comment les enfants s'adapteront-ils à la grande ville? Et elle-même?
Au cœur de la trentaine, Thomas Dufresne vit ce déménagement avec l'intrépidité et l'enthousiasme qui le caractérisent. Il ne doute aucunement de pouvoir faire sa place dans la métropole, voire de la conquérir et d'atteindre enfin le sommet d'une réussite impossible à envisager dans le petit milieu de Yamachiche. À ces raisons de se réjouir s'en ajoutent d'autres plus profondes et moins avouables. Tenant dans ses bras Romulus, turbulent comme tous les bambins de deux ans, Thomas multiplie plaisanteries et taquineries pour amuser ses trois autres fils, assis sur la banquette qui lui fait face. Oscar, ce jeune adulte de quinze ans qui travaille à Montréal depuis plus d'un an, s'occupe de ses deux jeunes frères, Candide et Marius, âgés de huit et sept ans.
Habituellement sensible à l'ardeur paternelle, Oscar épouse davantage la nostalgie de Victoire en ce jour où lui et son grand-père devaient réaliser un rêve nourri en secret depuis plus de deux ans. Lorsque la famille déménagerait à Montréal, ce serait sans Oscar ni Georges-Noël, car ce dernier projetait de racheter la maison et de tirer leur subsistance de la tenue du magasin général déjà fort rentable. Hélas! Le 6 janvier a chambardé leurs plans et creusé un vide atroce dans la vie d'Oscar. Étrangement, cette mort subite de Georges-Noël Dufresne semble avoir affligé Victoire beaucoup plus que Thomas. Oscar observe son père, assis non loin de lui, en quête d'un signe qui dissiperait cette impression.
Agacé par la chaleur, et surtout par le col généreusement empesé de sa chemise blanche, Thomas en détache le premier bouton, retire son veston et s'apprête à remonter ses manches mais s'abstient, choisissant de se soumettre à ce qui sied à l'homme d'affaires réputé qu'il est devenu. Les médaillons et les moulures du plafond de ce wagon évoquent pour lui l'opulence qu'il rêve d'atteindre en implantant une manufacture de chaussures sur la rue Lacroix, dans le quartier Saint-Jacques, fief des gens d'affaires francophones de Montréal. Non loin de là, au 32 de la rue Saint-Hubert, il a fait construire une superbe maison, inspirée des goûts de Victoire, cette femme dont il a croisé la route il y a près de vingt ans et qui l'a poussé à se surpasser, en lui offrant les conditions d'une ascension vertigineuse. Aujourd'hui, il veut lui rendre la pareille, persuadé que c'est dans le bouillonnement économique et culturel de Montréal que la personnalité et le talent de Victoire seront appréciés à leur juste valeur. Comme ses créations, d'ailleurs.
«Elle a rajeuni depuis que la petite est née», pense-t-il en la regardant prendre soin de cette enfant de huit mois avec une tendresse qu'il aimerait pouvoir exprimer aussi facilement. Comment s'étonner que des messieurs au regard admiratif s'arrêtent pour lui adresser la parole? Que certains, sous le prétexte d'un jouet tombé par terre, manifestent leur courtoisie?
Flatté d'être le mari de cette femme qui attire l'attention des distingués voyageurs, Thomas sent toutefois resurgir en lui une jalousie dont il se croyait à l'abri depuis la mort subite de Georges-Noël Dufresne. Événement tragique et déchirant, mais combien libérateur à certains égards pour Thomas qui nourrissait contre son père un ressentiment vieux d'au moins dix-huit ans. Née de la désapprobation paternelle de son mariage avec Victoire Du Sault, leur voisine, cette rancune s'était intensifiée au cours de la soirée des noces; Georges-Noël et la nouvelle mariée avaient dansé dans les bras l'un de l'autre... comme des amoureux. Au fil des années, l'empressement de Georges-Noël à fabriquer meubles et jouets comme s'il avait été le père des bébés attendus avait engendré une rivalité et éveillé chez Thomas une méfiance que les serments d'amour de Victoire parvenaient mal à dissiper. Penché sur le bambin enfin endormi sur ses genoux, Thomas cherche de nouveau à comprendre le silence dans lequel Victoire s'enferme souvent depuis la mort de Georges-Noël; lorsqu'on évoque la mémoire du défunt, une larme glisse sur sa joue. À bord de ce train qui l'emmène loin d'un passé marqué de nombreux deuils et de quelques tourments amoureux, Thomas s'enfonce dans ses réflexions. Il se souvient d'avoir eu, en de nombreuses occasions, le sentiment de ne pas mériter cette femme si convoitée qu'il a épousée alors qu'il n'avait que dix-huit ans. Maintes fois, il a cru devoir mettre les bouchées doubles pour susciter son admiration et garder son amour. Que Georges-Noël ait davantage convenu à Victoire lui semble tout à coup évident. Qu'ils se soient aimés, probable. Mais, en ce cas, pourquoi ne se sont-ils pas mariés?
«Elle était pourtant sans prétendant le jour où elle m'a embrassé la première fois...», se rappelle-t-il avec émotion. Dans la cordonnerie tout juste sauvée d'un incendie, Victoire et Thomas avaient cédé aux pulsions d'un désir jusque-là réprimé. Avaient suivi de nombreux rendez-vous secrets à l'érablière et, quelques mois plus tard, un projet de mariage que Victoire avait elle-même proposé après des ébats amoureux auxquels elle avait initié son jeune amant.
Condamné à l'immobilité par la présence de son fils sur ses genoux, Thomas ferme les yeux, s'interroge sur l'homme qu'il est devenu et sur ses amours, sans la moindre tricherie. Cette femme, il l'a admirée depuis son enfance, désirée dans sa jeunesse et profondément aimée malgré l'attrait qu'il éprouvait pour la veuve Dorval, de dix ans la cadette de Victoire. Il ne pourrait vivre plus grande détresse que de perdre celle qui lui a tout appris, qui l'a propulsé au-delà de ses ambitions de jeune meunier, de commis voyageur, jusqu'à la direction d'une manufacture de chaussures dans la grande ville de Montréal. Le fait qu'il n'ait rien ménagé pour lui faire construire une maison à son goût et qu'il soit importuné par les attentions de certains passagers envers elle témoigne, croit-il, de la constance de son amour. Il savoure déjà le plaisir qu'il éprouvera à se promener à ses côtés dans les rues de Montréal, à l'accompagner dans des milieux où sa réputation l'a précédée, à l'escorter dans les soirées mondaines qui ne manqueront pas de se présenter. «Une nouvelle étape de notre vie amoureuse commence et ce sera la plus belle», se promet-il, confiant de plaire à cette femme qu'il a mis du temps à connaître vraiment et à bien comprendre.
Sur le front de Victoire, deux rides profondes ont creusé leur sillon comme aux jours de tourmente. Oscar qui l'observait profite pour s'approcher d'elle d'une accalmie, ses deux jeunes frères étant occupés à jouer aux cartes.

«J'ai bien peur que ce déménagement vous ait épuisée», dit-il avec cette prévenance héritée de Georges-Noël.
À la fois audacieux et sensible, loyal et mystérieux, Oscar fait preuve d'une maturité précoce que sa mère attribue à la perte, dès son jeune âge, de six de ses frères et sœurs, et à la grande complicité qui le liait à son grand-père.
«Ça va passer, répond-elle. Vider une maison, c'est beaucoup de travail... Heureusement que celle qui m'attend en ville est déjà organisée en grande partie, à ce qu'il paraît.
- J'aurais tant aimé que grand-père la voie au moins...
- Pourquoi au moins? Tu as une drôle de façon d'en parler, comme si cette maison n'avait pas été construite autant pour ton grand-père que pour le reste de la famille...»
Victoire ignore le projet que caressaient son fils et Georges-Noël. Oscar souhaite le lui révéler, mais doutant de la pertinence du moment, il tourne son attention vers Cécile, sa petite sœur:
«Il aurait eu tellement de plaisir à la voir grandir», soupire-t-il.
Sa voix a perdu de son assurance et, dans son regard, la mélancolie née de la mort de Clarice, sa sœur aînée, se ravive. Tout comme son fils, Victoire ressent cruellement le vide que l'absence de Georges-Noël creuse encore dans sa vie et parvient difficilement à ne rien laisser paraître de son trouble.
«Encore chanceux, dit-elle, que Cécile soit venue au monde deux mois avant son temps... Il a pu la bercer plusieurs fois avant de mourir.
- La vie serait tellement différente s'il était encore là», murmure Oscar, se tournant vers la fenêtre derrière laquelle des forêts défilent à toute allure. Une intense émotion interrompt leur échange et des pans entiers du passé se déroulent dans la mémoire de chacun. Au bout d'un long moment, la mère se penche vers son fils et lui dit à l'oreille:
«Je sais qu'il aurait été fier de toi..., qu'il aurait été fier de ce que tu deviendras.» Victoire affectionne particulièrement ce garçon que Georges-Noël avait chargé de nourrir les racines des Dufresne afin que pas une branche de cet arbre ne se dessèche avant d'avoir donné ses fruits.
D'Élisabeth Rivard-Dufresne, ancêtre de Thomas et de Victoire, descendaient de braves pionniers mais aussi bon nombre d'érudits, médecins, députés, notaires, avocats, hommes d'affaires et gens d'Église. Ce n'est pas sans émoi que Victoire avait écouté Georges-Noël lui expliquer: «En épousant un Dufresne, tu as relié, pour la quatrième fois, les deux branches de la descendance des Rivard-Dufresne établis au pays au milieu du XVIIIe siècle.» Aussi avait-elle promis à son beau-père de transmettre à ses enfants et à ses petits-enfants cette mémoire et cette sève qu'il voulait éternelles.
Le moment se prête à de telles évocations et cette diversion à sa nostalgie lui est agréable. Passionné d'histoire et de philosophie, Oscar ne se lasse pas d'entendre sa mère lui parler de ses ancêtres. En reprenant les mots de Georges-Noël, Victoire se sent envahie soudain par un tel sentiment de culpabilité qu'elle interrompt son discours. Oscar prend le relais:
«Grand-père m'a appris que le premier député de la Mauricie était Augustin Dufresne, mon arrière-grand-père.»
Il se tait aussitôt et devient songeur. La pensée de cet ancêtre dont la famille vénère encore le nom le renvoie à son propre avenir. Puis il ajoute: «Je ne vois pas à quoi il sert de vivre si on ne laisse pas notre empreinte quelque part après notre mort.»
Victoire sourit. «Les enfants qu'on met au monde en sont déjà.
- Je sais. C'est pour ça que je veux avoir une grosse famille. Mais je voudrais plus encore... Réaliser quelque chose qui fasse que notre monde soit beau et meilleur. Que les gens soient plus heureux.
- Mais tu as une âme de missionnaire, mon garçon!
- Non. Une âme de bâtisseur, prétendait grand-père. C'est ce qu'il disait de vous aussi.»
Devant le regard scrutateur d'Oscar, Victoire baisse les yeux vers sa fille endormie et demeure muette. Se douterait-il de quelque chose?

*

L'entrée du train dans la ville de Montréal provoque dans les wagons une excitation qui n'épargne pas les passagers Dufresne. La hauteur des édifices et la proximité des maisons surprennent Candide et Marius qui ont rangé leurs cartes et harcèlent leur grand frère de questions. Impuissant à rassurer le petit Romulus effrayé par tant de brouhaha, Thomas rejoint Victoire, visiblement émue de découvrir cette ville qui sera désormais la leur. Le train s'immobilise enfin à la gare Windsor. Marius et Candide pressent Oscar vers la sortie, promettant aux parents de les attendre à l'extérieur. Le long tunnel qu'ils doivent emprunter avant d'accéder à la salle des pas perdus, à l'étage supérieur, les fascine. De grands salons sont réservés aux dames qui souhaitent se refaire une beauté avant de sortir de la gare. Sa fille dans les bras, Victoire est invitée par un préposé qui se charge de ses sacs à s'y rendre en sa compagnie.
«Je n'en ai que pour quelques minutes», dit-elle à Thomas, en emboîtant le pas au guide qui caresse la tête de l'enfant et louange la mère. En attendant, valises et sacs à leurs pieds, le tramway qui les conduira sur la rue Saint-Hubert, Victoire et les siens contemplent avec émerveillement l'impressionnante gare Windsor toute de pierres grises sur lesquelles le soleil couchant semble faire danser des milliers de feux follets.
«C'est tout plein de petites maisons sur le toit», s'écrie Marius en désignant les nombreuses tourelles qui surplombent l'édifice.
Le torse bombé sous son complet du dimanche, Thomas saisit l'occasion d'apprendre à ses fils que les plans de leur future résidence ont été tracés par le même architecte, M. Price. La fierté illumine son visage, avivant le bleu de ses yeux. Il enlace Victoire et murmure à son oreille:
«Tu seras toujours la plus belle femme de la place.»
Dans le regard de son mari apparaît cette même fièvre de vivre qui avait séduit Victoire lorsqu'elle avait rencontré Georges-Noël la première fois. «Il avait le même âge que son fils aujourd'hui», se dit-elle. Elle compte beaucoup sur le départ de Yamachiche et sur sa volonté de se tourner vers l'avenir pour aimer Thomas avec cette ferveur qu'elle avait éprouvée pour Georges-Noël, son premier amour. Mais la lettre que son beau-père lui a écrite quelques mois avant sa mort, et que le notaire lui a discrètement remise au moment de son départ de Yamachiche, ne risque-t-elle pas de détruire cette douce espérance? Prise d'inquiétude, tiraillée entre le désir que cette lettre n'ait jamais existé et celui d'en connaître bientôt le contenu, Victoire plonge la main dans son sac pour s'assurer que l'enveloppe y est toujours, puis la retire vivement, comme si le papier lui avait brûlé les doigts. Les exclamations des garçons à l'arrivée du tramway traîné par deux forts chevaux l'arrachent à ce dilemme qu'elle devra résoudre tôt ou tard.
À bord du wagon de la Montreal Street Railway, Thomas aperçoit un visage connu, Honoré Thétrault, avec qui il a eu des démêlés au cours de l'année. Des différends qui lui donnent l'audace de prédire, sur un ton qui ne manque pas d'attirer l'attention:
«Cette compagnie achève de faire de gros sous avec nous. Dans un an ou deux, grâce à une entreprise canadienne-française, nos tramways rouleront à l'électricité, mes amis.» Oscar se montre sceptique.
«M. Craig et son équipe y travaillent et y arriveront...», affirme-t-il.
La récente nomination de Louis-Joseph Forget au conseil d'administration de la Montreal Street Railway donne lieu de croire à la victoire des francophones. Dans un même courant d'optimisme, Thomas se sent le droit d'espérer que leur manufacture, l'une des premières à être équipées de machines à coudre électriques, sera des plus rentables. En février dernier, avec l'aide de Rodolphe Houle, son cousin maternel avec qui il était déjà associé dans la Dufresne & Houle, un commerce de machinerie agricole, il a entrepris la rénovation d'un entrepôt abandonné au 45 de la rue Lacroix. Deux mois plus tard, ils y ont installé une fabrique de chaussures, la Fabrique Dufresne & Fils qui compte déjà une douzaine d'employés.
«Notre quartier est le premier à utiliser des lampes à arcs électriques et à équiper les bureaux et les résidences de dynamos, déclare fièrement Thomas comme si sa famille l'ignorait. C'est encore à M. Craig que nous le devons», ajoute-t-il, pompeux.


 
 
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