Prix Robert-Cliche ...du premier roman
Vlb éditeur
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Lauréat 1999
Guy Moreau
Guy Moreau

Guy Moreau est né en 1958 et vit à Windsor, ville de l'Estrie dont il a écrit l'histoire. Il est le père de trois garçons

 
L'AMOUR MALLARMÉ

L'AMOUR MALLARMÉ
 

L'AMOUR MALLARMÉ
«[...] j'ai aperçu un bout de papier sur la table à côté de moi. Je l'ai pris et je l'ai lu. C'était l'écriture de Sofia et c'était écrit Sais-tu seulement combien je t'aime?
Durant une seconde de folie douce j'ai pensé que Sofia avit mis le mot sur la table pendant que j'avais les yeux fermés. Mais ça se pouvait pas. C'était pas pour moi, ce mot. Ça serait trop beau. Jézucri que ça serait beau! C'était à Raf qu'elle avait écrit ça. Le mot était pour l'autre, celui qui l'aimait pas assez et qui l'aimait trop. Pour Raf!»

François, dit Mallarmé, a dix-sept ans et vit une passion amoureuse qu'il ne peut avouer; ce sera pour lui l'été infernal, l'été de grâce et celui de la déchéance. Le récit de ses déboires donnera au lecteur une chronique savoureuse, d'un style audacieux et insolent. Il a le parler raboteux, le Mallarmé. Il invente son propre langage, dont la syntaxe crée une étrange poésie, et il manie l'ironie et l'autodérision avec une verve enjouée.

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Extrait

CHAPITRE PREMIER

Mon vrai nom, c'est François, mais tout le monde m'appelle Mallarmé. C'est un nom comme un autre. Ils ont commencé à m'appeler comme ça quand j'étais tout petit parce que je bégayais tellement que des fois on aurait dit une mitrailleuse. Quand plus tard j'ai arrêté de bégayer, le surnom m'est resté. Ça fait mon bonheur un surnom comme ça. Généralement les gens te donnent un surnom quand ils t'aiment bien. Moi, Mallarmé, c'était à cause de la mitrailleuse que j'arrêtais pas d'imiter sans le vouloir, mais j'ai été bien content plus tard, quand j'ai vu dans le dictionnaire que c'était aussi le nom d'un poète. Il y a bien du monde qui pense que les poètes c'est des tatas, moi je pense pas ça, jézucri, non. Ces gars-là, je me dis, sont capables de voir un champ qui se cache en arrière d'un mur de briques, une poutre dans l'oeil d'un voisin et toutes ces choses-là.
Faut que je vous le dise tout de suite, je sacre pas mal. Quand je dis pas mal, c'est dans les deux sens, c'est-à-dire beaucoup et plutôt bien. C'est pas que j'en suis fier, c'est juste que c'est comme ça et puis si je suis pour vous raconter un bout de mon histoire, j'aime mieux le faire honnêtement plutôt que de me cacher sous un semblant de respectabilité bon marché, si je peux dire.
En tout cas. Je disais que j'étais content qu'on m'ait donné le nom d'un poète comme surnom. C'est vrai. Mais les poètes, je les trouve secondaires, plutôt. Le plus important, c'est la poésie. Je dis pas les poèmes. Non. La poésie. Quand j'étais petit, il y en avait plein autour de moi. Peut-être plutôt dans moi, ou devant mes yeux, comme. Oui, c'était comme des lunettes de poésie qui étaient toujours devant mes yeux et qui me faisaient voir les choses autrement. Par exemple l'hiver, quand le soleil était presque couché et que je revenais de l'école avec mon sac au bout du bras et que je regardais la neige tomber, chaque flocon me semblait différent et de temps en temps j'en prenais un sur ma mitaine de laine pour pas qu'il fonde et je le regardais et je le trouvais beau, ou je lui trouvais l'air malade, ou blessé, puis ça me surprenait pas vu qu'il était tombé de si haut et je me disais que si j'étais tombé d'aussi haut, moi aussi j'aurais l'air magané. Mais c'est pas ça le point. Le point, c'est que je trouvais que les flocons avaient l'air de s'amuser en tombant partout comme ils faisaient. D'autres fois ils avaient l'air fâchés et ils tombaient drus. Mais ça, c'était à cause de mes lunettes de poésie. Je les aimais, mes lunettes de poésie. Je m'en suis rendu compte juste quand je les ai perdues. C'est comme bien d'autres choses qu'on s'aperçoit qu'on aime juste quand on les perd. Moi, mes lunettes spéciales, j'aimerais bien les retrouver. Mais des fois je me dis que je les ai pas perdues, que c'est juste que je sais plus m'en servir ou quelque chose comme ça. C'est peut-être juste une question de focus.
Bon. C'est vrai que j'ai tendance à m'étendre. À passer du coq à l'âne. Mais est-ce que c'est vraiment si grave? Est-ce qu'il faut toujours arriver tout de suite au vif du sujet? Quand un gars trouve une fille à son goût, est-ce qu'il va tout de suite au vif du sujet en disant Moi Tarzan, toi Jane, toi venir dans chambre? Jézucri non. Personne fait ça. Puis c'est justement parce qu'on s'étend un peu pas mal, qu'on arrête pas de passer du coq à l'âne, qu'il y a une jézucri de civilisation. Sinon, s'il y avait juste ce qui entre et ce qui sort de nos corps, qui c'est qui aurait pris la peine de construire une tour à Pise et de la laisser là quand elle s'est mise à pencher?
Anyway.
Ça me fait penser. Des fois j'utilise des mots anglais. Ceux que ça dérange auront juste à penser que c'est du latin. Comme ça je vais passer pour un maudit génie et j'aurai pas besoin de faire l'hypocrite. J'haïs les hypocrites.
Anyway, pour en finir avec ça, ça adonne bien qu'on me surnomme Mallarmé, parce que justement je me sens souvent comme mal armé. Je dis pas que je trouve ça drôle, je dis juste que ça fait mon affaire quand je vois que ceux qui sont bien armés peuvent vous dire par coeur, si on peut dire, en quelles années General Motor a mis des 440 dans ses autos.
En tout cas, dans mon dictionnaire, c'est écrit: Mallarmé, Stéphane (1842-1898), poète et écrivain symboliste français, dont l'oeuvre, caractérisée par une écriture hermétique et maniériste, constitue une méditation inachevée sur le langage et sur l'art. Je l'ai lu un peu mais ça m'a pas fait transcender ni rien. Ça doit être que je suis trop imbibé des chants rauques de nos ancêtres et du chagrin de Nelligan. Et puis s'il fallait que je fasse naufrage avec quelqu'un, j'aimerais mieux que ça soit avec la belle blonde qui a écrit Speak White qu'avec Mallarmé Stéphane. Elle a l'air mauditement plus débrouillarde.


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