
 Arlette Fortin
Native de Jonquière, Arlette Fortin a publié des nouvelles et des poèmes dans des ouvrages collectifs et des revues littéraires. En plus d’animer des soirées de poésie, elle écrit aussi, pour le théâtre.
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C'EST LA FAUTE AU BONHEUR
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Ça commence par la peur du bonheur qui s'avoue rarement. Ça frappe à l'improviste, le bonheur, ça bouscule tout. Mylène et Pierre ont attrapé le virus du bonheur, mais Momo résiste encore. Il le dit franchement: il aimait mieux quand il était malheureux.
Qu'auront alors en commun Mylène, Pierre et Momo? L'amour d'abord et avant tout, qui leur fait vivre une histoire merveilleuse, et mouvementée. Puis Bébé, bien sûr. Bébé, Le fruit vigoureux et savoureux de leurs amours à trois. Leur affection pour la Petite Survivance aussi, la fille du proprio, qu'ils essaient d'arracher aux griffes de la mort. Enfin, leur amitié indéfectible, malgré ses hauts et ses bas, pour les parents, les voisins et les autres avec lesquels s'organisent les parades du bonheur.
Dans ce roman fantaisiste, coloré et vivant se côtoient émotions douces et émotions fortes, situations cocasses et moments douleureux. À une galerie de personnages attanchants et une langue inventive, l'auteure nous livre une vision carnavalesque de la vie, et ce faisant, rend à celle-ci le plus bel hommage qui soit.
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Quel a été l'élément déclencheur à l'origine de votre roman? |
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Difficile à dire. Les personnages me sont venus comme une surprise. Encore aujourd'hui, je les accueille comme un cadeau. J'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'une série de courtes nouvelles mais plus j'écrivais et plus le souffle d'un roman s'installait. J'aimais tellement ces personnages. Et la narratrice (par ses idées et ses façons de dire) m'habitait vraiment. Elle m'envoûtait. C'est d'abord une histoire d'amour entre ces personnages et moi. Ils m'ont tellement tous surprise chacun leur tour que je ne pouvais plus m'arrêter. La symbiose était telle que j'avais parfois l'impression de plonger en plein cur de la magie. |
Plonger tête baissée dans leur univers sans me censurer. Et surtout, je crois, ne jamais perdre le si fragile équilibre entre les fantaisies qui animent ces personnages et la tragédie qu'ils portent.
Il me fallait rester très vigilante. Et ce qui me tenait le plus à cur, c'était de bien cerner leur essence. Ne pas m'en égarer afin de leur rendre justice. |
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Quel était le défi à relever?
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Comment résumeriez-vous votre livre et cette philosophie du bonheur qui soude vos personnages? |
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D'abord par ce souhait qui m'anime: que ces personnages puissent charmer certains lecteurs autant qu'ils ont su me charmer. Je l'ai dit. Je les aime. J'aime leur façon d'aimer la vie à travers le petit quotidien. De porter leurs rêves et de consacrer l'instant malgré les coups durs et les revers du temps. J'aime leur façon de tomber. De se relever. De s'entraider et de se tenir ensemble vaille que vaille. C'est autour de ça que le roman est bâti. Enfin, je dirais que c'est d'abord ça pour moi. Et puis, l'univers qu'ils proposent en est un qui m'apaise et qui, plus d'une fois, m'a réconciliée avec la vie.
Quand je les écrivais, c'était comme si j'avais besoin d'eux. Je ressentais le désir de voir que de belles personnes (naïves parfois, farfelues à leurs heures) puissent vivre leur petit bonheur et leurs ambitions sans se faire manger. Je ne voulais pas de méchanceté dans ce roman-là. J'étais animée par le désir d'une rencontre avec la bonté humaine. Et ce roman était le lieu où je pouvais répondre à ce besoin.
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Je dois dire que j'accorde d'abord ce prix à mes personnages. Et c'est vrai. Dès la nouvelle, mon bonheur est allé vers mes personnages. Surtout Mylène, Pierre, Momo, les Jos-Louis et Bobonne. Surtout eux. Je n'arrêtais pas de me réjouir pour eux. Je sais moi qu'ils voulaient vivre et, à mon sens, ils le méritaient. Je sais aussi que c'est grâce à eux tout ça.. Et peu à peu, j'ai réalisé que ça m'arrivait à moi aussi. Je l'ai vécu comme une reconnaissance qui m'allait droit au cur parce qu'elle touchait ce grand rêve que je porte depuis si longtemps: publier.
Et puis, c'est souvent que je m'attristais à l'idée que peut-être je ne réaliserais pas ce rêve. Alors, vous comprenez! Et sans vouloir faire mélo, il m'arrivait parfois de me dire que mourir sans toucher ce rêve me chagrinerait beaucoup parce que ma vie n'aurait pu être complète sans ça. Pas pour moi. Mais j'ai la certitude que j'aurais quand même écrit parce que la question ne se pose pas pour moi. J'écris par nécessité. Je ne pourrais pas m'en passer. C'est l'écriture qui me fait vivre. C'est toujours elle qui me nourrit.
Et peut-être mon plus grand bonheur depuis que j'ai appris la nouvelle, c'est la confirmation du fait que persister et ne jamais abandonner nos passions finit par porter fruit un bon jour. C'est cette joie-là que le prix me procure, un sentiment d'accomplissement et l'idée que des écrivains ont reconnu une valeur à mon roman.
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Qu'est-ce qui vous fait le plus plaisir dans l'obtention du prix Robert-Cliche?
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Chapitre premier
Il est parti, Momo. Il a claqué la porte. Il a dit: «Du bonheur comme ça, moi, j'en veux pas. J'aimais mieux quand on était malheureux.» Puis il a ajouté: «Déniaise si tu peux encore, Mylène.» La porte s'est refermée. J'ai entendu ses pas dans l'escalier, puis plus rien. Pierre ne sait pas. Il dort. Momo nous a quittés dans l'espoir de nous rendre tristes, mais ses manèges n'ont pas d'emprise sur le bonheur. Aucune. Du moins, pas pour l'instant.
Il règne une euphorie totale ici. Et ce n'est pas ma faute. Je le jure. Ça dure depuis trois jours. J'ignore si ça peut continuer à ce rythme-là, c'est presque fou. Le bonheur m'habite de la plante des pieds jusqu'à la racine des cheveux. Le plus curieux est que je n'y comprends rien. C'est pour ça que j'écris tout dans mon cahier. Tout.
Momo ne peut pas supporter le bonheur. Il en a peur et ne sait pas quoi faire avec. Quand le bonheur nous envahit, j'imagine que c'est pire si on est grand. Du moins plus long à venir. Pauvre Momo! Il doit faire dans les six pieds et quelques poussières. Pierre et moi, on a au moins la chance d'être courts sur pattes. Enfin, je crois que ça nous rend la tâche plus facile. C'est comme les pleurs. J'imagine que ça déboule sur plus long quand on est un grand six pieds et plus. Une fois, j'ai assisté aux débâcles de Momo et ça m'a donné la chienne. Je dois dire que je n'ai pas inventé la bravoure. De toute façon, les guerres en sont pleines et je n'en vois pas l'avantage. J'aime Momo, j'aime le chocolat. J'aime Pierre aussi. J'aime papa, j'aime maman, j'aime la logique, j'aime la folie et j'aime mon grand frère. J'aime tout. Tout.
C'est difficile à vivre, l'amour, quand ça vous prend subitement. Si difficile. Je vais manger une orange. La bonne idée! Quelle douceur, la peau d'une orange. Incroyable. Je rêve de parvenir un jour à l'avaler ronde, dans sa pelure, comme si je mangeais la lune. Mourir dans la lune me comblerait. Mais pour l'instant la peur d'étouffer m'en empêche. C'est épouvantable d'être heureux. Épouvantable. Heureusement que je n'ai pas mis l'orange au frigo, je pourrais avoir très froid alors que j'ai juste un peu tiède. Comme tout est magnifique! Tellement magnifique. Les poils de mes bras se retroussent comme des branches d'arbre. Avec le soleil qui leur chauffe la couenne, je me sens une forêt vivante. Et ma respiration. Qu'en dire? Elle va à grands coups comme si l'amour glissait dans son souffle. Je ne me reconnais plus. Je n'avais pas prévu ce bonheur. Je le jure. Je le jure sur la tête du malheur que j'avais appris à aimer.
Je danse. J'habite l'espace. Mes pas sont légers. Je tourne. Je virevolte. Oui. Me rendre jusqu'à notre chambre et me laisser tomber sur Pierre pour qu'il s'éveille en sursaut. Pour qu'il m'engueule. N'importe quoi pour en finir avec ce bonheur. Dommage que Momo n'assiste pas au spectacle.
Momo, Pierre et moi, on vit ensemble depuis un an. On se chante l'uf pour ne pas se chanter la pomme. Adam et Ève, merci pour nous. Trop de pépins dans l'histoire. On préfère la basse-cour. Deux coqs et une poule, ça nous oblige à inventer des choses qui nous ressemblent et on aime mieux ça. Ensemble, on fait souvent cocorico.
Tout a commencé quand maman et papa nous ont rendu visite il y a trois jours. Avant, maman critiquait notre triangle et nous la critiquions. Momo disait que ces habitudes facilitaient nos échanges. Mais ce jour-là, voilà qu'elle s'amène et ne dit rien. Absolument rien. J'attendais. J'attendais l'attaque qui ne venait pas et les secondes me semblaient des heures. Elle me regardait comme si j'étais la huitième merveille du monde. La tendresse lui roulait dans les yeux et les critiques ne venaient plus. J'ai fini par lui reprocher son regard insistant et elle m'a répondu qu'elle me regardait précisément parce qu'elle était venue me voir. Maman aime la logique et papa aime maman. Maman et papa avaient le bonheur bien flanqué au cur ce jour-là. Un bonheur contagieux. Un bonheur qui donne envie de mordre dans tout ce qui bouge. Pierre et moi, on a attrapé le virus, au grand désespoir de Momo qui, lui, l'a combattu. La douceur dans les yeux de maman et de papa me troublait tant que j'en fondais littéralement. Depuis, Pierre m'appelle sa belle fondue au chocolat.
Notre tricouple est né de nos tristesses. Nous étions trois désabusés et, comme nous nous aimons, nous considérions le malheur comme indispensable à notre vie. Nous éprouvions même un attachement très profond pour lui. Quand l'amour s'en nourrit, on finit par l'aimer. Par s'y accrocher. C'est comme ça qu'on vivait, nous trois. Tous les êtres humains ont des habitudes qui les détruisent, mais pour rien au monde ils ne voudraient les perdre. On ne fait pas exception à la règle. C'est Momo qui m'a fait comprendre ça. On a besoin de nos tristesses, de nos guerres et de nos esclavages.
Je sais maintenant qu'il est vrai de dire qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des ufs. Tellement vrai. Parce que le bonheur a brisé des choses dans notre vie. Par exemple, Pierre se comportait bizarrement quand il a attrapé le bonheur. Il n'en avait pas l'habitude et ne savait pas comment agir. Moi non plus d'ailleurs. Son sourire béat et son regard vide avaient quelque chose de troublant. J'ai un peu peur de la béatitude, mais j'ai besoin d'avoir peur pour rester lâche. N'empêche que Pierre aurait pu effacer son sourire quand il nous a annoncé que plus jamais il ne se sauverait comme nous le faisions depuis des mois. Je crois que Momo aimait cette vie qui était nôtre. On louait un appartement, on payait le premier mois, on laissait traîner le loyer du deuxième, et le troisième on disparaissait comme des voleurs durant la nuit. On choisissait des propriétaires fourbes et on leur faisait la leçon. J'avoue que tout ça m'a toujours excitée. La peur de se faire prendre, ça met du piquant dans l'existence. Et aussi, fait non négligeable, c'est très excitant après... pour le cocorico. Mais il me faut oublier ces merveilleux moments. Les plus beaux de notre histoire à trois. Je comprends Momo d'être parti. Cette révélation lui a donné un coup. Momo aurait voulu que je parte avec lui. Comme si je pouvais choisir! «Désolée, que j'ai dit. Désolée. Je ne suis pas du genre à décider.» Et c'est vrai. Je préfère me laisser influencer. Comme ça, je ne porte pas la responsabilité de mon malheur ni celle de mon bonheur. C'est plus facile après de piquer des colères en accusant les autres. De plus, quand on aime le trouble comme je l'aime, on ne fait pas semblant qu'on n'en veut pas. Je l'ai dit. Je suis lâche, mais j'ai au moins la franchise de me l'avouer et le courage de répondre à mes besoins. Je ne comprends toujours pas comment Pierre en est venu à ce besoin pressant d'honnêteté. Je l'aimais tellement quand il volait. Il le faisait avec des intentions louables et le souci de la morale était notre code d'éthique. Pierre était un peu mon Robin des bois version moderne. Il a le don de l'innocence. Même dans le bonheur, et ça, c'est troublant. Quand il ne dort pas, il m'observe, tantôt sourire, tantôt larmes. Avec lui, plus je suis heureuse, plus ça m'émeut. Cette émotion me rend la vie insupportable.
Oui. Il me faut une chicane et je l'aurai. Me rendre jusqu'à notre chambre et me jeter sur Pierre de toutes mes forces pour qu'il m'engueule. Dommage. Dommage que je doive faire sans Momo. Il est si attachant, Momo. Et il serait si fier de moi. Je tourne. Je virevolte. J'habite mes pas. Je n'ouvre même pas la porte de la chambre. Quelque chose me dit que, cette fois, je pourrai passer à travers. Stop. Le bonheur a ses limites. Ma tête frappe la porte. Je me secoue. Ça soulage d'avoir mal. J'espère que j'en récolterai une bosse. Je ne devais pas être heureuse aujourd'hui. Ce n'était pas prévu. Je reprends mon souffle. Mes pas. Je tourne la poignée. Ouvre la porte. M'approche du lit. Me laisse tomber de tout mon poids sur Pierre. Il ouvre péniblement les yeux. M'observe. Les referme. Gémit. Me dit qu'il se sent faible. Je crie. Je prends mes jambes à mon cou et cours chercher une débarbouillette. Ma peur qu'il perde connaissance s'efface au profit de ma joie d'étrenner ma débarbouillette. Maudit bonheur! J'applique la compresse froide sur son visage, la descends sur son cou, sa poitrine. Il revient. Sa voix molle dit que c'est froid. Il rit. Pierre et moi, on a toujours aimé jouer avec le feu. J'avais oublié. Adieu l'engueulade. Je décroche ma boucle d'oreille. Je pique la pointe dans son nombril. C'est beau. De l'or sur son ventre. Il rit parce que ça fait mal un peu. Il dit que c'est bon de souffrir de nouveau. Qu'on ira mieux demain ou peut-être plus tard quand on retrouvera notre malheur.
- Pierre, tu es pierre, et je répands l'or du soleil dans ton nombril. Plouc. Je pique. Plouc.
- Merci crisse, merci.
- Qu'est-ce qu'on va devenir, Pierre?
- J'sais pas.
- Ferme encore les yeux. Je vais te faire la grafigne.
Je prends ma boucle. Descends la tige sur ses cuisses. Cache ma boucle dans sa pilosité. Joue à la retrouver. La perds encore. Ma langue. Juste ma langue pour explorer. Et par je ne sais quelle maladresse, je lui effleure le genou, juste ce qu'il ne faut pas pour la chatouille. Le bonheur lui vient souvent par les genoux. Il me prend dans ses bras. Si j'étais aussi belle que ses yeux le disent, j'aurais ma photo en première page de tous les magazines du monde entier. Faudrait que je passe à la bibliothèque. Camus Lapeste saurait me replacer un peu dans le sens du monde. Ça me ferait un bien fou. Je ferais tout pour que cesse ce bonheur, tout. Mais il me caresse si bien. Il a du velours sur les doigts. Il a, il a des plaines dans le regard. Des raisins dans le cou et j'ai la bouche pleine de raisins. Même pas de noyaux dans ses raisins. Même pas. Ça y est. Je pleure. Enfin! Il était temps.
- Pierre, c'est pour quand le malheur, dis?
- Bientôt, ma belle fondue au chocolat. Bientôt, j'espère.
Il se lève. Mon cur cogne. À cause de ses pieds qui sont trop beaux. Il met ses bas. Enfile son pantalon vert, son col roulé et attache ses chaussures. C'est vraiment fou d'être ainsi heureuse. Vraiment fou! J'aime. J'aime jusqu'au bruit des lacets qui retombent sur le cuir de ses souliers quand il marche. J'aime tellement trop.
- Mylène, on va s'en sortir, tu vas voir. Je vais aller voler quelque chose. Peut-être que je vais me faire prendre. Toi, tu seras triste et moi, je serai malheureux.
- C'est gentil. Merci. Au moins, je serai inquiète. Va voler des santons pour notre arbre. Il en manque.
Il fait les cent pas. Quand il tourne ainsi en rond, c'est pour faire lever sa colère. Que j'ai hâte! Une injustice à dénoncer et vlan! La colère. Et l'injustice, lui, ça le révolte. Je le connais. Je sais qu'il pense aux enfants pauvres. Tantôt, je sais, tantôt il se mettra à sauter sur place, à hurler, et ça deviendra merveilleux. Les voisins frapperont comme des abrutis sur les murs pour qu'on arrête le vacarme. On va leur crier de se fermer la gueule, d'aller chier. Le Proprio va s'en mêler. Et j'aurai droit aussi à ma part de colère. Je me retrouverai enfin. Mais non... Pierre se calme. Il reprend son sourire avec juste ce qu'il faut de tristesse dans le regard pour m'attendrir.
- Mylène, je ne veux plus voler. Des santons, ce n'est pas une nécessité. Momo et moi, on volait juste par nécessité. Il faut que tu saches ça de nous. Non. On va trouver une autre idée, tu vas voir.
Il parle. Pierre parle. Met les mains dans ses poches. Respire à fond comme s'il enracinait ses résolutions sur le prélart usé. On dirait un arbre. Je prends deux santons, les accroche à ses oreilles. Il sourit. En prend deux aussi et les met sur les miennes. Et là, le fou rire! Un grand fou rire de bonheur. La radio qui s'en mêle. Qui joue un slow des années soixante. Le slow préféré de papa et maman. Les Portes du pénitencier. De quoi troubler encore. On danse, ma tête sur sa poitrine, ses mains sur mes fesses, mes mains sur ses reins. Sa bouche sur mon cou. Ses lèvres à la recherche des miennes. Les miennes affamées, gloutonnes.
Les slows, moi, ça me fait brailler. Autant avec Pierre qu'avec Momo. Je suis braillarde. Il me dépose comme un paquet précieux sur le divan défoncé. Il m'emballe et me déballe, me met des choux partout. Ses bras m'enrubannent. Et j'entends sa pluie de je t'aime couler sur mon cou. Je vérifie. Je vérifie beaucoup. Enfin, mon insécurité! Je suis si contente. J'en ai tant besoin pour me sentir vivante.
- Tu m'aimes?
- Oui.
- Tu m'aimes?
- Oui.
- Tu m'aimes?
- Oui.
Ses doigts pianotent sur mon ventre. C'est doux. C'est chaud et je m'endors longtemps, calmement, dans la triste certitude que Momo ne rentrera pas ce soir. Un regain de tristesse envoûtant. Un vrai.
*
J'ai cru que la nuit avait duré dix ans tant les cheveux blancs de Pierre au petit matin m'ont surprise. Il s'est penché, m'a embrassée, et ça sentait le sucre en poudre. Je n'ai pas relevé ce détail insignifiant. Pourquoi un type comme Pierre se met du sucre en poudre dans les cheveux? Comme s'il avait besoin d'ajouter un soupçon de quelque chose à son originalité. Il souriait, me disait que j'avais l'air bien. Je n'ai pas répondu. J'ai questionné, questionné. Je cherchais le trouble.
- Et toi, Pierre, comment tu vas ce matin?
- Bien.
- Ah, mon Dieu! C'est épouvantable.
- Je sais... On s'en sortira, Mylène, tu verras.
- Qu'est-ce qu'on va faire?
- J'sais pas. D'habitude, les idées, c'est Momo qui les trouve. J'ai peur qu'il nous ait quittés.
- Où tu crois qu'il est?
- J'sais pas.
Le voilà qui se lève tout de go comme si une idée mirobolante le propulsait droit debout sur ses deux jambes sans même les déplier. Ça va barder, je le sens. Il s'empare du bottin téléphonique. Ouvre l'armoire et saisit un rouleau de papier-toilette. Se bande les yeux. Pige vingt noms au hasard dans le bottin, déroule du papier-toilette, et j'inscris les numéros de téléphone des vingt heureux élus. On aime bien faire plaisir aux gens qu'on ne connaît pas. On leur téléphone parce qu'ils nous reçoivent toujours mieux que ceux que l'on connaît.
La joie. La sienne, la mienne mêlée aux parfums de lavande et de sucre en poudre. «Vingt. Il en faut vingt, qu'il dit, parce que le chiffre vingt me porte malheur.» Et moi, je téléphone à tous ces inconnus. Je leur explique notre malaise. Leur dis le trouble du bonheur. Et ça pleure à l'autre bout du fil. Et ça coupe. Et ça engueule. Et ça rit à l'autre bout du fil comme si les voix se gargarisaient. Et là, le comble! Momo. Le grand efflanqué de Momo en chair et en os dans le chambranle de la porte. Momo et ses idées géniales. On lui saute au cou. Il a trouvé l'activité pour nous remettre un peu de plomb dans la cervelle. Il nous tend un journal ouvert à la page nécrologique. Cinq sorties aujourd'hui. Il a encerclé tous les morts qui ont une gueule sympathique. Quelle journée! Inoubliable. Inexprimable. On les a tous visités. Tous. On a pleuré tout notre soûl avec les familles. On a menti. On a triché. On a volé des sandwiches, des tas de sandwiches, pour ensuite les porter aux clochards de la basse ville. «Tout sert dans la vie. Tout. Même le chagrin des autres nous aide à retrouver le nôtre quand on l'a perdu. La basse-cour, ce n'est pas que chez nous, que disait Momo. C'est dans le système, c'est dans la vie et même dans la mort.» Pierre et moi, on l'approuvait d'un signe de la tête. La parole était à lui. On l'approuvait parce que c'est bête de voir des gens pleurer leurs morts en se chicanant pour l'héritage. Et on a vu ça. On a même vu un enfant se faire disputer parce qu'il avait ignoré le chien de sa tante riche. Un beau chien avec des belles boucles jaunes, une médaille en or pur et une chaîne de toute beauté. Cette tante-là, on a entendu quelqu'un dire qu'elle allait mourir bientôt.
Après, on a bouffé une pizza dans un restaurant. Un très chic trou du quartier Saint-Sauveur. Je tremblais, tremblais. Parce que j'ai peur des gangs, des motards, des fusils et des bombes. Pierre n'avait plus ce sourire béat qui rendait fou notre bonheur. Momo traçait des ronds sur ma rotule gauche. Il fait toujours ça quand j'ai peur. Il dessine la lune sur mes genoux, parfois le gauche, parfois le droit, tout dépend du quartier où l'on se trouve. Quand il fait des ronds côté gauche, je sais que j'ai raison d'avoir peur. Mais on connaît le moment propice. On n'a pas besoin de parler. On se regarde, on se lève et on se sauve. On ne vole pas les gens pauvres et honnêtes. C'est notre règle. C'est pourquoi on a laissé un pourboire à la serveuse. Une pièce de vingt-cinq cents. C'est tout ce qu'on avait. On ne donne pas ce que l'on n'a pas. Ç'a été notre dernier vol. Après, on s'est rangés.
Notre histoire vaut ce qu'elle vaut. On était jeunes et la vie nous faisait mal. On n'est pas beaucoup plus vieux et la vie nous fait à peine un peu moins mal. On conteste à notre façon. Le système, nous, on le maudissait. On en refusait même le meilleur pour ne pas nous sentir coupables d'être nés du bon bord de la rue. Les guerres, les injustices et les abus de pouvoir, ça nous chamboule encore, mais un jour il faut cesser d'avoir mal à l'univers. Il faut vivre sa vie en se disant que le Rwanda et tout le reste, on n'y peut rien.
Pierre et moi, on a compris ça en même temps. On a conclu que la folie était la solution à l'histoire. Sinon, l'histoire ne se répéterait pas aussi bêtement. La bêtise, c'est inutile et bas. Et la plupart des gens qui ont le pouvoir de recréer l'histoire ont peur de la folie. Ils préfèrent être bêtes. On s'est dit ça en même temps, comme si on s'était pratiqués. On s'est dit ça sans savoir qu'on dirait ça. C'était pendant la visite étrange de papa et maman. Comme si l'instant tournait notre décor pour nous plonger dans le bonheur. J'ignorais que ces choses pouvaient arriver. Le jour où on a compris ça, on n'a plus su comment agir. Il nous fallait rompre avec nos habitudes et on a tous eu peur, chacun à notre façon. On vit tellement mieux avec les peurs que l'on connaît. On était fous, on l'est encore et on le restera jusqu'à la fin. Et ça, c'est important. Parce qu'à nos yeux la folie n'est rien d'autre que l'ordinaire.
N'empêche que le bonheur a failli nous faire perdre la tête. Mais les choses ont fini par se tasser. Ça fait maintenant huit mois qu'on habite au même endroit. On ne vole plus et le système ne s'en porte pas mieux: il y a encore des enfants qui partent le ventre vide pour l'école. Encore des pauvres qui vont le rester parce que le système aime ses pauvres. Si j'étais savante, je pourrais sortir de grands mots pour décrire le système. On le connaît. On l'étudie de A à Z. À cause de Bébé qui naîtra dans un mois. Il aura deux pères et ça nous rend vraiment fiers. Momo réfléchit beaucoup. Il travaille fort pour trouver du travail. Il dit qu'un jour il va travailler pour vrai. En attendant, il fabrique des ponts avec des cure-dents et de la Crazy Glue parce qu'il aime le nom de cette colle. Il les fixe ensuite sur une planche de bois et les vend au bord de la rue pour arrondir les fins de mois. Il obsède souvent et on le laisse faire.
Pierre chante. À cur de jour, il fait des vocalises dans l'espoir de rejoindre un jour un vrai chur. Il se garde l'esprit en éveil et le corps en musique. Et il est fier de moi et de Momo. Tous les dimanches nous le prouvent. On dispose des chaises dans le salon et, quand il manque de places, on en ajoute sur la galerie pour les voisins qui viennent nous regarder vivre. Momo les attire avec ses ponts, Pierre chante et moi, je distribue des jus. Pierre dit que les gens se cherchent et qu'ils sont prêts à beaucoup pour se trouver. En attendant d'y arriver, ils paient pour voir ceux qui y sont parvenus et ils applaudissent. Notre budget ne s'en plaint pas. Moi, je me fais mère et c'est toute une tâche parce que c'est grand, un bébé. Très grand.
Quand Bébé bouge, que Pierre et Momo posent leurs têtes sur mon ventre pour lui parler, on est heureux comme des enfants. Mais il reste un hic. Le monde est compliqué. On pleure souvent pour ça. Aussi parce qu'on a peur que Bébé n'ait pas sa part de gâteau. La vie n'est pas si simple et le bonheur se questionne encore.
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