Prix Robert-Cliche ...du premier roman
Vlb éditeur
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Lauréate 2004
Reine-Aimée Côté
Reine-Aimée Côté

Reine-Aimée Côté est née en Abitibi en 1948 et a enseigné à Alma, au Lac-Saint-Jean, où elle vit. Elle a publié un recueil de nouvelles, Le bal des miséreux (1996), et un recueil de poésie, Haillons de lune (1997), publiés aux Éditions JCL.

 
LES BRUITS

LES BRUITS
 

LES BRUITS
L'histoire que raconte Les bruits fait partie de celles qui troublent et qui émeuvent. L'auteure dépeint l'enfer de Paul Lajoie et des êtres qui hantent sa vie : sa mère, Léa, son amour absolu, qui le laissait seul dans son enfance brisée pour aller rejoindre les bras d'inconnus, Marc-Éric, son demi-frère, muet et dépendant, qu'il détestait, l'Homme de peu de mots, son beau-père et, Cloé, fantasme de sa jeunesse devenue une danseuse de bar, qu'il finit par enlever et séquestrer pour se venger de sa propre mère (acte pour lequel il sera condamné à dix ans de prison).

En se remémorant des pans de son histoire, le narrateur relate son long combat contre lui-même : ses souvenirs d'enfance, teintés de bruits de toutes sortes, ses démons, sa haine et sa soif de vengeance et, surtout, son incapacité d'aimer. « Le manque est invisible », dira-t-il. Sa vie est peuplée de ces êtres qui ont semé le doute en lui, et ceux qu'il invente pour survivre dans son désert émotif.

Par la poésie des mots, cette profonde solitude de l'âme en mal de vivre nous atteint droit au cœur. En faisant se succéder et se répéter des scènes quotidiennes difficiles, l'auteure crée des atmosphères étouffantes qui finissent par composer une troublante tragédie ordinaire. Malgré tout, la beauté du roman découle des envolées lyriques qui nous font accepter la détresse et la douleur d'un adulte qui n'a pas été aimé.

Loin d'être banale, voici une histoire sur les relations familiales destructrices, dont les images fortes s'impriment de façon indélébile dans l'esprit du lecteur.

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Extrait

Enfant, il m’arrivait parfois d’oublier les bruits de ma mère. Je les enfouissais quelque part, dans un coin de la chambre, quand les volets étaient clos. Croire plutôt qu’elle ne savait que parler, narrer des histoires. J’étais indifférent, à ce moment-là, à ces bruits de talons ou de papier froissé dans sa poche. J’écoutais. Elle disait : « Aimer, tu sais, c’est seulement pour des inconnus, ceux qui passent et qui n’attendent qu’un “Je t’aime” ; c’est comme les poissons dans l’aquarium. C’est muet ! » Et puis, elle me racontait un amour impossible : une gare, un quai et, sur le banc d’en face, quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Il lui avait décrit sa terre et ses animaux. Elle avait dit : « Je te suivrai, je t’aime ! » Quand les bruits de ma mère se taisaient pour la laisser parler, rarement, je pleurais, je m’effaçais pour pleurer, sachant qu’il se passerait encore d’innombrables heures, sinon des mois, sans que j’entende ce « Je t’aime, inconnu », comme ça, simplement, un « Je t’aime, inconnu ». Une souffrance précise et forte me happait et ensuite me rejetait comme un vulgaire caillou ignoré de la vague.
Mes nuits sont insondables. Délires d’où me reviennent des souvenirs d’enfance, intenses, si intenses qu’il me faut reprendre le chemin jusqu’au rang des Roches. Au petit jour, j’y vais.

La route est poussiéreuse. C’est la fin de l’été et se meurent les herbes, le long du sentier. Personne ne passe ici, comme autrefois.
Nous attendions Léa. L’Homme de peu de mots arpentait le couloir qui menait de sa chambre à la nôtre, à Marc-Éric et à moi. Léa n’entrait pas, le lendemain oui, parfois, mais pas tout de suite, ou le surlendemain. Et je ne bougeais pas, moi, je fixais dans ma tête un coin secret d’absence. Pour la peine de l’Homme de peu de mots, c’était comme de la pitié que j’avais. Je ne sais pas si la maison sera vide comme la dernière fois, pourtant il le faut. Le sentier est désert. Le fantôme de Marc-Éric rôde autour de moi. « Ce n’est pas de ma faute si Léa ne s’occupait pas de toi et l’Homme de peu de mots encore moins. » Marc-Éric m’en veut, je le sais, il vient parfois déranger mon sommeil et me demande de lui donner des blocs de bois, je lui dis : « Non ! Non ! Je ne veux pas, plus de blocs de bois, sois gentil et fous-moi la paix, tu n’es qu’un idiot ! » C’est ça qui le fait partir. Quand je prononce ce mot, « idiot », le fantôme s’efface. Je n’ai pas peur. Comment aurais-je peur de lui ? C’est de moi que j’ai peur.
Je sais que je pourrai, par exemple, endormir le petit corps de Cloé, prendre des foulards de soie et le nouer pour qu’il reste à jamais à moi intact. Comme le corps de Marc-Éric maintenant qu’il est mort ! Il peut bien me hanter, je le contrôle. Son fantôme apparaît le temps de quelques secondes, comme ici non loin de la rivière. Je lui dis qu’il est un idiot et il repart. Alors, je pense à Cloé, d’abord je l’amène à la chambre, elle rit toujours, tient son sac en bandoulière, il n’est pas brun ! Je l’invite à s’asseoir sur le lit ; si elle refuse, j’insiste, elle sait à ce moment-là que je dois commander et qu’elle doit m’obéir. Je lui répète de s’asseoir sur le lit, puis de se dévêtir et de ne laisser que la courroie de son sac sur l’épaule, il n’est pas comme celui de Léa, elle peut le garder, comme lorsqu’elle sort du bar.
Une fois Cloé sur le lit, je lui dis d’ouvrir ses jambes. Je prends les foulards de soie empilés par dégradés de couleurs sur la table de chevet et j’en couvre son corps, je le pare des couleurs du couchant, en commençant par le noir, jusqu’au mauve près du cou. Cloé a l’air d’un oiseau perdu, plumes colorées pour le chant des amours… mais elle ne sait encore rien de tout ça, elle ne m’a même pas encore remarqué au bar. C’est mieux ainsi, je fonctionne, anonyme parmi tous ces gens indifférents.

p. 26-28



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