
 François X Côté
François X Côté est né à Baie-Comeau en 1973. Chercheur au Laboratoire de muséologie et d'ingénierie de la culture de l'Université Laval (LAMIC), il travaille aussi comme concepteur de projets culturels. L'utilisation de technologies de pointe dans le domaine de la culture est sa spécialité. Après avoir habité à Montréal et à Montpellier (France), François X Côté est aujourd'hui installé à Québec.
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SLASH
 [ le communiqué ]
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« Écrire est l ’art des hommes-troncs. Le jour où j’en
pris conscience, ma vie devint vie, enfin presque. À
cette époque, quand on ne pouvait ni danser, ni jouer
d ’un instrument de musique, ni peindre, pas plus que
chanter ou sculpter, ne restait à peu près que l’art le
plus froid. Le plus balourdement cérébral. Le plus
bavard. L ’étireur d’agonie des lâches qui n’osaient se
pendre. »
Un enfant, la Côte-Nord et une souffleuse : allez savoir
ce qui va en sortir ! Des mots, beaucoup de mots, qui
forment une histoire composée de traces. Traces de
chutes en vélo, traces de moto, traces de pneus de
chaise roulante, traces de tourments anciens. Et beaucoup
de fausses pistes.
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En quelques lignes, comment résumeriez-vous votre livre ? |
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Ce roman traite d'acceptation, sur trame d'autodérision. C'est accepter à la fois que l'on est un monstre (un écrivain) et que notre espèce a créé un monstre (le langage écrit). Ça aurait pu s'intituler « Écrire = danger », pour parodier un vieux hit de Martine St-Clair. Et le danger est réel, je ne contrôle même pas mon monstre : j'ai écrit une histoire d'écrivain alors que c'est un genre qui m'énerve… Bref, Slash, à sa manière, c'est le langage qui tue le langage, un chien qui court après sa queue, un ordinateur qui loop dans l'beurre. C'est aussi une occasion de tirer un trait sur ma vingtaine. Dans sa forme, l'ouvrage raconte l'histoire d'un handicapé qui cherche l'aventure où il peut. |
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Qu'est-ce qui vous a poussée à écrire cet ouvrage et à le publier ? |
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De légers ennuis de santé qui, au début de la vingtaine, m'ont forcé à mettre au placard ma passion pour le vélo de montagne et à me trouver d'autres occupations. J'ai écrit de force, pris dans une activité que j'aurais préféré laisser à d'autres. Un jour, à la veille de mon départ pour Montpellier où j'allais passer une année, la première phrase du livre m'est venue à l'esprit : « Écrire est l'art des hommes-troncs. » Je me suis dit qu'il serait intéressant de pousser cette logique jusqu'à l'absurde. Arrivé en France, je me suis trouvé un fauteuil roulant chez Emmaüs, identique à celui du capitaine Haddock dans Les bijoux de la Castafiore, et j'ai passé quelques mois assis là-dedans, à travailler sur le projet.
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À qui votre livre s’adresse-t-il ? |
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Ça joue plus sur le registre du sensible que sur celui de l'intrigue. Donc, à chacun de voir où il se situe par rapport à cela.
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En quoi se distingue-t-il d’autres livres traitant du même sujet ? |
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Des milliers de livres ont été écrits sur les angoisses de l'auteur. Mais c'est peut-être la première fois que l'on convoque un homme-tronc pour lui demander son avis sur la question. |
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Quels sont vos rituels d'écriture ? |
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J'écris le matin et je bois trop de thé. Sinon, j'ai aussi le défaut d'écrire en mode scrapbook. Je note tout ce qui me passe par la tête, j'accumule les bouts de texte. Quand il y a suffisamment de matière, je tente d'y trouver un fil conducteur, de recoller les morceaux. Pour Slash, il ne reste finalement que le mastic, j'ai jeté presque tous les artefacts originaux. Bref, je gaspille beaucoup.
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Quels sont les écrivains et les œuvres qui vous ont le plus marquée ? |
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J'ai lu très peu. Donc, guère d'influences de ce côté. Peut-être John Irving. Mais quelques rencontres marquantes : Le parfum de Patrick Süskind, Brave New World d'Aldous Huxley et La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy. Par contre, j'ai écouté pas mal de chansons francophones quelque part entre 16 et 25 ans. Tout y est passé. Gainsbourg est à peu près le seul que je continue à écouter, à l'occasion. Je me suis ensuite intéressé à d'autres formes d'art. Au bout du compte, tout cela m'a ramené à la contemplation du quotidien.
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Qu'est-ce qui vous passionne ? |
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L'ordinaire. Les choses qui n'ont l'air de rien. Et l'intelligence qui se perçoit des objets bien pensés, des projets bien menés.
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Quels sont vos projets à venir ? |
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Essentiellement, me préparer pour l'arrivée d'un petit à la mi-mars. À côté de ça, comme j'ai eu l'occasion d'assez bien cerner mes forces et mes faiblesses à travers mon travail des dernières années, j'aimerais à l'avenir m'investir dans ce que je sais le mieux faire : inventer, peu importe à quoi cela peut s'appliquer. À court terme, je mijote, pour le printemps 2007, un petit projet d'installation d'art électronique, une sorte d'épilogue à Slash.
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Avez-vous une adresse électronique où vos lecteurs peuvent vous écrire ? |
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J’ai cinq ans. Mon frère rentre à la maison. C’est l’été. De
vieilles croûtes de sang séché lui ponctuent les jambes,
des chevilles aux bermudas. J’arbore sensiblement les
mêmes marques de pédales et de trottoirs. Jules semble
embêté.
– Le père de Patrick est parti à la pêche… Patrick est
parti avec lui…
Il laisse tomber ces mots par terre, qui se bloquent
hors champ, dans le flou de son regard. Il est neuf heures
du matin. Samedi. Juin. Gros soleil. Rien de nouveau
dans cette affaire. Patrick va pêcher tous les week-ends
avec son père. Comme tous les enfants et les pères de
Baie-Comeau, qui semble morte en cet instant. Alors que
l’écho des paroles de Jules et leur signification appesantissent
l’air, Marie, notre petite soeur, rampe à nos pieds.
Elle trouve une plaque de poussière au sol qu’elle se met
à lécher longuement, à plat ventre. De temps à autre, elle
lève son petit visage neuf vers moi, sa langue ballante un
peu noircie, un sourire de labrador.
– Vas-y, Marie, cherche.
Elle renifle un peu partout dans l’entrée.
– André aussi est parti à la pêche… J’en ai assez !
– Et Éric ?
– Aussi…
– Et Daniel ?
– Il s’en va faire l’épicerie avec sa mère. Cet après-midi
il va regarder son père réparer son char…
– OK, on ira voir ça. En attendant, ça te tente de dynamiter
la cour ?
– Yes!
Après quelques chemins creusés dans le stationnement
de la maison, après l’éboulis de légumes du midi
gracieuseté de maman, Jules et moi débarquons dans la
cour arrière de Daniel, où celui-ci nous attend avec un
pote aux cheveux gras et poussiéreux comme s’il avait
subi un traitement antirouille. L’auto, une Trans Am, est
grimpée sur des rampes, le nez en l’air comme un missile.
Bleu-pourpre métallisé, jantes chromées, pare-chocs
chromés, cap distributeur chromé, pneus arrière trop
larges, barres à jacker, une scène sombre de bateau fantôme
peinte sur le capot…
Mille neuf cent soixante-dix-huit, le pinacle de
l’Amérique à carburateurs. Un peu de Burt Reynolds
ronronne en chacun de nous. Entre deux chocs pétroliers,
les mufflers sèment du petit change dans des rues
tartinées de gomme à chaque intersection. Le son des
moteurs est ronflant, tout en velours. Chaque fois que
mon frère et moi apercevons un bolide stationné, nous
avons une pensée pour son moteur, tentons d’imaginer
le rugissement capable de surgir du capot renflé. J’ai
cinq ans, la vie me semble immense et pour cette immensité
il faut des fusées. Et les fusées peuvent se contenter
de roues. Trans Am, Camaro, Charger, Mustang,
Barracuda, Corvette. Corvette. Corvette. J’écris le mot
et je revois les drapeaux croisés du logo.
Mes amis et moi sommes chaque fois sidérés à la vue
de ce monument de puissance mécanique, par la féerie
qui naît de sa rareté, de son originalité, de son statut. La
banalité s’enfuit à toutes jambes lorsqu’une Corvette passe
dans le quartier. La journée prend à jamais une nouvelle
teinte si elle y stoppe. Nous la regardons alors filer au
bout de la rue, disparaître. Cinq minutes plus tard, un
copain nous arrive invariablement en sens inverse. Le
vaisseau spatial vient de stationner face à chez lui, un
nouveau, du jamais vu, un détail le rendant unique : sa
couleur, la largeur de ses pneus, son volant, ses caps de
roues, qu’importe. La carrière de sable est abandonnée,
les combats mis en veilleuse, le vainqueur présumé d’un
jeu concède sa défaite. Nous sommes déjà là-bas plus
qu’ici et, les plus vieux à vélo, les autres en marchant,
nous nous relançons de choses vagues en avançant, incapables
d’exprimer quoi que ce soit quant à l’unique
objet de notre course. En haut de la côte, avant que la rue
ne redescende, le trottoir part vers le ciel.
Déposée dans un décor blanc sans reliefs ni taches,
ni bruits, avalant sons et couleurs au-delà de son périmètre,
elle attend, comme une stèle au milieu des singes.
Nous l’approchons à petits pas, l’encerclons, commençons
bien vite à piailler et à gesticuler. Elle édicte toute
loi, tout principe essentiel, ouvre de nouvelles perspectives
à l’existence : une vie entière à consacrer au service
d’un dieu d’acier buveur d’essence et de femmes nues.
Ma voie est trouvée. Notre voie est trouvée. Quel traître
parmi nous pourrait prétendre à un avenir loin des moteurs ?
Nous observons l’auto. Les niches des feux arrière,
délicieusement rondes, la courbe du coffre, les rondeurs
de la lunette arrière qui s’allongent vers le coffre. Et puis
l’emplacement étrange des poignées des portières, sur le
dessus. La forme unique de l’avant de la voiture, entièrement
moulée. Les ailes moulées, le capot moulé, tout
le reste moulé. Que des rondeurs. De la fibre de verre.
Mes amis et moi ne sommes pas sûrs de comprendre…
Nous avons un jour observé une Corvette éventrée. Il lui
manquait la direction, les tripes lui sortaient par le devant.
Nous avons vu la trame échevelée de la carrosserie cassée.
C’était magique. Quel étrange matériel. Et les phares,
mes aïeux ! des phares uniques, qui se cachent et surgissent
à volonté, des phares magiques. Et des peintures fascinantes : de l’argent métallisé flashant comme un lingot,
des rouges chauds, des jaunes cocu, des scènes de femmes
et de châteaux, de femmes et de couchers de soleil,
de femmes et de squelettes, de squelettes entre eux, des
éclairs et du feu. Cette voiture est faite pour des enfants
comme nous.
p. 23-25
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